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J'étais encore en l'An 2000. Finalement, rien n'avait changé. Le chat griffait les larges accoudoirs dont le velours marron s'effilochait. Je devais batailler plaisamment avant de pouvoir m'asseoir face au feu. Dans une main quelques livres, dans l'autre un verre plein (Cercueil : un mélange brutal de tout ce que vous avez dans votre bar. Les deux versions que nous avons essayées étaient trop éprouvantes pour que nous souhaitions en faire la promotion), il ne me restait que le postérieur pour chasser cette sale bête miaulante, qui ronronnait l'instant d'après sous doigts enfin libres. Je pouvais doucement ouvrir un premier livre...

 
Les Jolies Choses de Virginie Despentes - J'ai Lu
Le Génie des Alpages de F'murr - Dargaud
Un récit qui donne un beau visage de Jørn Riel - 10x18
Hannibal de Thomas Harris - Albin-Michel
Le Sillage de la Baleine de Francisco Coloane - Points
Les Envoûtés de Witold Gombrowicz - Folio
 
 
Les Jolies Choses de Virginie Despentes - J'ai Lu

J'ai déjà dit tout le bien que je pense de Virginie Despentes et de la manière qu'elle a de dire crûment des choses délicates et de raconter des choses crûes qui sont les choses vraies. Avec Baise-moi, Les chiennes Savantes et Mordre au travers, elle avait à mon avis repris une forme importante d'expression littéraire de manière particulièrement salutaire : au milieu de la vague des écrivains tendance sexe expiatoire et maquillage outrancier, Virginie Despentes avait quelque chose à dire et le disait vraiment, sans utiliser sexe et violence comme seul but racoleur. A la différence évidemment de nombre de ces jeunes écrivains dont on a vite compris que l'objectif était de présenter sous un masque littéraro-nouvelle expression libérée-cruauté du monde réel le même fatras de faux fantasmes sado-sexuel que ce qui faisait l'essentiel contenu des romans de gare mettant en scène des agents secrets ou des altesses sérénissimes.
Les Jolies Choses est tout aussi intéressant. Ce livre vous laisse dans la bouche un goût amer d'impuissance et d'injustice. Les ressorts viciés du monde tel qu'il est, à la frange, à la limite, là où il faut se débrouiller pour s'en sortir, se débrouiller vite, vite, avec les mêmes armes de cynisme inconscient que les autres, ceux qui s'en sont déjà sortis ou presque et qui cherchent à vous arrêter pour que vous ne preniez pas leur place. La dureté sordide du monde façonné par ces salauds auquels on se met vite à ressembler. L'ignominie brute à laquelle on aimerait bien pouvoir se dire que l'on pourra échapper toute sa vie, sans transiger avec soi-même. Avec soi-même ? L'histoire de gémellité sur laquelle est basé le livre permet un jeu sur les deux faces des personnages : décidemment, Virginie Despentes est un écrivain doué.

PmM
 
Le Génie des Alpages de F'murr - Dargaud

Je serai sincère avec vous et ne vous apprendrai rien : je vous parle d'une bande dessinée d'humour, dont les héros se démènent sur les versants gras et fertile d'alpages ... d'alpages, quoi. Ce qu'il y a de génial n'est pas tant de subir les affres de la vie commune d'un troupeau de moutons (dont un bélier, noir) organisés et puérils, ni les calembours érudits d'un chien de berger bricoleur, ni la collection de pull-overs du petit Athanase (je ne cite délibérément pas la moustache du patron grognon). Non, le génie consiste à rendre palpitante, voire dangereuse, la compagnie d'une société de brebis, surtout lorsque l'on se retrouve seul, touriste perdu dans un décor en papier mâché. L'humour, catégorie "glacé et sophistiqué" pour reprendre l'expression chère aux ex-collaborateurs de Pilote, est relevé par un trait de crayon simple, d'une dynamique efficace, généreux en allégories rigolotes et colorées. L'ampleur culturelle dont nous submerge F'murr (ou F'murrr) exige une lecture posée et détendue afin d'en bien saisir toutes les subtiles références. Je ne citerai que l'exemple du lion de l'Atlas, apprenti chien de berger mal renseigné et qui vainement s'en retourne vers son petit Liré, et celui de Bertrand, chien d'avalanche dont le tonnelet renferme une gnôle efficace pour la digestion des touristes, même des plus coriaces, et accueilli par un "Salut Bernard, ça colle ?".

NA
 
 
Un récit qui donne un beau visage de Jørn Riel - 10x18

Ce roman porte un titre énigmatique : avoir un beau visage, pour les eskimos, signifie sourire. Et ce livre est donc un livre qui vous fait sourire.
Il y a longtemps que je n'avais pas souri comme ça.
Ce livre et les autres recueils de Riel sont composés d'histoires de chasseurs au Groenland. Histoires simples, celles que l'on pourrait écrire de toute communauté d'hommes. Humanité à pleines louches dans les vents froids et l'obscurité du grand Nord. C'est sans doute cela qui touche au coeur dans ces histoires : le contraste entre l'environnement dans lequel on a a priori du mal à se projeter et l'humanité des protagonistes dans laquelle on n'a absolument pas de mal à se reconnaître. Qui n'a jamais consolé un ami ? Ce qui rend les choses plaisantes avec les contes de Riel, c'est la traduction de humanité dans les actes souvent fous de ces chasseurs, cette micro-société où chacun tient un rôle archétypique de la grande société, cette mécanique des âmes réglée par le passage annuel du bateau de ravitaillement et par l'alternance semestrielle du jour et de la nuit. Cette mécanique des âmes enrayée par la grande absence : la femme. Une humanité chaude et solidaire, passionnée et égoïste ; un auteur inventif, précis et drôle : tout ce qui est nécessaire pour que vous vous preniez à rêver, le soir, de vous endormir dans une cabane glacée au fond d'un fjord immense.
A lire (absolument) : Un Safari Arctique, La Vierge Froide, Un Curé d'enfer, Voyage à Nanga, La Passion secrète de Fjordur.

PmM
 
 
Hannibal de Thomas Harris - Albin-Michel

Le silence des agneaux est un bon film, servi par de bons acteurs. Le livre n'est pas terrible mais relativement inventif. Thomas Harris a le mérite d'avoir compris qu'il tenait dans le personnage de Hannibal Lecter un bon filon, dont acte, et voilà Hannibal plus vrai que nature, et là, c'est le drame. Dire que ce roman est mauvais n'est pas exactement la plus juste expression de ma pensée, je crois que le mot de "bouse" est plus efficace : ce livre est une bouse. Tout se passe comme si, assuré d'un vaste succès, d'une adaptation cinématographique et de passer à la télé, Harris s'était pris pour un grand écrivain. Alors évidemment ça se gâte, et comme il n'a pas vraiment le style nécessaire aux effets de manche, on sombre vite dans le ridicule. Tout dans ce livre appartient au domaine de l'esbroufe et de la pacotille : les références culturelles (quelles soient gastronomiques ou psychologiques), le scénario policier proprement dit, les décors et surtout les personnages, dont on ne dira jamais assez qu'ils sont nuls. Sacré Harris, voilà un homme qui doit vivre à travers quelques revues new-yorkaises clinquantes et chatoyantes et considérer de très loin l'idée d'aller jeter un coup d'œil par lui-même. Enfin bon, si ça se vend bien, tant mieux pour lui, mais je lui prédis une sacré côte de popularité en Sardaigne… Vous verrez bien, vous allez adorer. Mais j'ai quand même du mal à saisir son obsession pour les cochons, il doit trop manger de jambon (en tout cas, je sais maintenant que la terrifiant Hannibal Lecter est une divinité pour les cochons, c'est toujours ça de pris).

Histoire très faible, construction bancale, invraisemblances manifestes, obsession pour le chic et le choc à la limite de la débilité (j'adore sa conception de la grande classe, à Harris, un peu tape-à-l'œil, mais sympa) et surtout style navrant, en un mot : "bouse". Passez votre chemin et attendez le film, ce sera toujours l'occasion de constater la qualité du travail des personnes (à mon avis, ils vont s'y mettre à plusieurs) qui vont transformer ça en scénario.

EM
 
 
Le Sillage de la Baleine de Francisco Coloane - Points

Les lecteurs attentifs de KaFkaïens savent notre amour de l'Amérique australe, de la Patagonie et de l'ile de Chiloe. A travers Coloane et ses récits magnifiques, nous retrouvons ici la vibration intime de ces terres de liberté. Le Sillage de la Baleine en est une démonstration éclatante. L'on y parle de chasse à la Baleine, l'on y parle de vie rude et difficile, l'on y parle surtout d'humanité. Bien sûr, la référence à Moby Dick s'impose ; mais au-delà de la vie des chasseurs de baleines, c'est la vie des habitants austraux qui est décrite. Toute la vie, la mort, l'amour, la peur et la joie, l'avidité et la générosité, les femmes, les hommes, les voleurs et les bienfaiteurs... Le Sillage de la Baleine est un roman d'aventures, un de ces romans dont vous voyez poindre la fin avec regret parce que vous savez que vous allez regrettez de ne plus passer quelques heures loin de votre fauteuil brun, dans le froid, dans le vent, sous le soleil de Chiloe ou vers les glaces de l'Antarctique, avec vous-même enfin et avec votre destin d'homme. On se prend à rêver d'un ailleurs, d'un absolu dont l'absence vous désespère, et l'on sait alors pourquoi l'on voyage au loin, sans doute pour rattraper ce petit garçon qui fuyait, là-bas, sur les ballons ou les bricks de Jules Verne ou dans les planètes d'Asimov. Et vous recommencez à lire les cartes de votre prochain voyage...

PmM
 
 
Les Envoûtés de Witold Gombrowicz - Folio

Lorsqu'on est comme moi trop inculte pour connaître vraiment la littérature polonaise, on a tôt fait de retrouver dans un livre tel que Les Envoûtés le goût plaisant du mélange intime entre le souffle épique de la littérature slave et la structure classique du roman que nous connaissons. C'est sans doute très réducteur, et j'accepterais avec humilité les remontrances d'un exégète avisé. Mais quand bien même, quel plaisir ! Comme dans la littérature russe, le surnaturel va et vient dans le roman comme une toupie folle : tantôt rejeté comme une croyance, tantôt accepté comme une évidence. Le lecteur suit les traces de l'auteur, prisonnier d'une mécanique précise ; le souffle de l'envoûtement pèse sur le récit. L'emballement de l'histoire laisse peu de place à une raisonnable distance qui permettrait d'être critique. Non, évidemment, on se laisse envoûter, posséder et pour peu que l'on entre dans le jeu de l'auteur dès le départ, pour peu que l'on prenne du plaisir à l'évocation d'une société polonaise comme épinglée sur le carton d'un entomologiste, pour peu que l'on suive la spirale croissante du surnaturel dont l'explication rationnelle et finale ne viendra pas à bout... alors on aimera cet ouvrage de Witold Gombrowicz. Et l'on ne regardera plus sa serviette de bain du même oeil !

PmM
 
 
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