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C'est dans une
cuisine qu'on est seul.
Et pas dans
le salon, ni dans la chambre, mais bien devant le réfrigérateur,
devant cette rangée d'aliments passifs n'attendant que la sentence
finale tels des prisonniers du couloir de la mort. Dans les autres
salles de la maison, il y a des livres, des tableaux, des miroirs.
On n'est pas seul dans la chambre ou dans le hall d'entrée. Mais
dans la cuisine, on est si seul qu'on est bien obligé de s'occuper
avec cette nourriture timide et attachante. Parfois je me sens égaré
dans cette solitude culinaire, mais dès que j'ouvre la lourde porte
du frigo, une lumière fait briller ma pupille ; je me sens revivre.
Cela fait maintenant dix ans que je sais y rester sans me sentir
tout à fait seul. Seul. Pour préparer ma délectation. Seul. Pour
mélanger les saveurs et les essences. Seul enfin. Pour que personne
me voit me bâfrer sans arrière pensée ; ce besoin inné de remplissage.
Et pour manger tous les aliments qui m'ont fait devenir ce que je
suis, qui m'ont fait comprendre ce que je deviendrais, il m'en a
fallu du courage. Car jamais, je n'ai dérogé à cette dure règle
de terminer mon assiette. Le respect du met avant toute chose, la
fourchette pointant le dernier petit résidu du disque de porcelaine,
ainsi que les petits bruits jouissifs accompagnant les premières
bouchées de nourritures sont autant de signes qui ne trompent pas.
C'est que je les aime ces bouffes gargantuesques dans le noir, les
fesses posées sur le carrelage, la tête à même les rayons du frigo,
aspirant qu'à devenir un peu d'eux, à me mélanger à leur condition
d'aliments sans droit à la parole. Parfois, je pose ma tête près
d'une escalope délicatement empaquetée par le boucher et lui parle
un moment, m'excusant à l'avance du sort que je lui réserve. Puis,
je la fais voler dans les airs, la menant jusqu'à son bûcher, où,
là, un feu s'anime au dessous d'une poêle avec sa noix de beurre
encore toute surprise de disparaître. A ce moment, il ne me reste
plus que les oreilles pour entendre le doux crépitement de ce corps
transformiste. Je lance alors herbes, sel, poivre et incantations
pour soigner son triste sort. Son cercueil, une assiette plate ovalisée,
est décorée, pour la circonstance, de quelques pommes de terre baignant
dans leur jus et d'une tranche de salade tailladée.
Ça y est ! Le
cercueil est prêt. Mon festin a fini de ricaner. Je lui cloue le
bec par un coup incisif sur toute sa largeur. Excusez-moi, je vais
manger. Laissez-moi dans le silence d'une ingestion annoncée. Déjà,
ma bouche s'ouvre sans attendre votre départ. Mes dents en première
ligne découpent, ma langue achemine et je culmine de plaisir de
le voir disparaître dans mon gosier. Dans ma cuisine, dernière ligne,
je me mine de le voir déjà terminé. Mais derrière moi, dans le frigo,
m'attendent d'autres festins tout aussi attrayants. Mais pourquoi
ne m'empêchez-vous pas de ne plus être seul ? Ah, je vois, vous
êtes déjà partis.
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