Le Fauteuil en Velours Brun Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 

Temps d'incertitude et de terreur, de cris et de fureur, d'ordre moral et d'injustice. Des voix s'élèvent, et les plus grandes, les plus fortes sont celles qui sortent des livres, et que l'on fait s'élever à chaque fois que l'on en tourne les pages. Il faut relayer leurs cris. Assis dans le fauteuil, le chat assagi et presque attentif, le cocktail pas si loin des mains (Poire Royale : deux parts de liqueur de poire, une part d'alcool de poire et du champagne brut frappé), nous feuillettons pour apprendre, mais aussi pour nous détendre...

 
Mutations de Robert J. Sawyer - J'ai Lu
La Reprise d'Alain Robbe-Grillet - Editions de Minuit
Bios de Robert Charles Wilson - Folio SF
Gode Blesse et TN'T de Alain Turgeon
 
 
Mutations de Robert J. Sawyer - J'ai Lu

Bon d'accord, ce n'est ni Hypérion, ni le Poids de son regard. Sawyer n'est pas non plus Banks, ni Brin, mais quand même. Comment un auteur arrive-t-il à conjuguer des thèmes aussi improbablement associés que la recherche sur le génome humain, un héros atteint de la maladie de Huntington, une femme télépathe, une expérience de resurrection néanderthalienne et la poursuite de criminels nazis (Mutations), ou bien la recherche de l'âme, l'adultère, l'intelligence artificielle, le clonage et l'interrogation sur l'au-delà (Expérience Terminale, roman antérieur) sans sombrer pour autant dans le ridicule ? Sawyer y réussit pourtant, et même si son écriture est souvent rapide, elle n'est pratiquement jamais en défaut flagrant d'irréalité comme peuvent l'être par exemple les romans de Werber ou de Crichton. Peut-être la clé du succés est-elle justement l'utilisation de bases scientifiques solides, sans jamais que l'intrigue n'ait à creuser plus loin et donc à faire des hypothèses hasardeuses. Peut-être que les romans de Sawyer sont justes des romans aux ressorts classiques, habilement dissimulés sous un habillage scientifique particulièrement bien réussi.
En tout cas, ses livres se lisent avec plaisir, avec désir, avec impatience : on saute d'une page à l'autre pour savoir comment cela va se résoudre, se terminer, pour avoir la confirmation des coups de théâtre que l'on a pressenti (Sawyer ne masque pas vraiment ses 'révélations'). On butine, on volette de page en page, en sautant parfois des paragraphes, mais sans avoir l'impression de perdre quelque chose de décisif. On lit parfois d'un oeil distrait, ou en coup de vent entre deux stations de métro. On lit d'un oeil distrait, certes, mais sans pouvoir s'en passer... Là est toute la réussite de Robert Sawyer.

PmM
 
 
La Reprise d'Alain Robbe-Grillet - Editions de Minuit

Ca fait des siècles qu'on vous rebât les oreilles avec le Nouveau Roman et Robbe-Grillet. Evidemment, vous avez eu le choix. Vous avez lu ou vous n'avez pas lu Robbe-Grillet. Dès lors, vous avez été classé définitivement. Si vous faites partie des lecteurs de Robbe-Grillet, je n'ai rien à vous apprendre, nous nous comprenons.
Si vous avez essayé La Jalousie en vain, si on vous a dit Dans le Labyrinthe, c'est pire, vous n'avez certainement pas du avoir la moindre envie de lire La Reprise. D'autant que le Nouveau Roman n'est plus tendance depuis longtemps, et que son auteur, pensez-vous, doit frôler le gâtisme. Peut-être tout au plus les relents de souffre qui entourent ce roman ont-ils titillé votre libido, mais, c'est sûr, pas au point de le lire !
Pour vous, donc, cette critique. La Reprise est le point d'orgue du Nouveau Roman. Dans sa construction, on y sent la consécration d'un style qui, jusqu'à présent, semblait plus relever de l'expérimentation que de l'art. Le caractère froid, méthodique des romans précédents, leur obscurantisme volontaire ont cédé la place à une fluidité totale. Les inventions des romans de Robbe-Grillet trouvent ici tout naturellement leur place. Les effets de brouillage n'ont plus rien de gratuit, ils servent l'histoire de façon magistrale. Tous les autres romans de Robbe-Grillet semblent converger vers celui-ci, peut-être le dernier, qui du coup, justifie tout le Nouveau Roman.
La Reprise est certainement le point final, mais aussi, pour une nouvelle génération de lecteurs, le point d'entrée dans l'oeuvre de Robbe-Grillet.

LN
 
 
BIOS de Robert Charles Wilson - Folio SF

Dans ce court roman, Wilson nous fait découvrir une extraordinaire planète où la vie, fruit d'une évolution compétitive beaucoup poussée que sur la terre, se révèle mortelle pour l'homme, obligé pour l'explorer à un confinement particulièrement rigoureux. Une exploratrice modifiée génétiquement est envoyée pour essayer de percer les secrets de ce monde, ce qu'elle réussit plus ou moins à faire. Cette intrigue posée, Wilson nous régale de fils narratifs croisés et de détails technique qui rendent son livre efficace, au meilleur sens des grands romans de la hard-science, bien qu'il n'entre jamais dans un grand niveau de détails. Les histoires personnelles des personnages, même abordées brièvement, permettent d'établir brillamment un aperçu de la civilisation humaine telle qu'il l'imagine dans ce roman. C'est très bien, passionnant, et l'on est quelque peu déçu qu'il ne creuse pas plus pour établir une vraie fresque galactique. Dans ce type de roman de SF, l'interpénétration de la science et de l'imagination constitue souvent le véritable intérêt. Quel futur ingénieur n'a pas rêvé en lisant les descriptions de Jules Verne ? Qui n'a pas été enthousiasmé par les visions prophétiques de Neal Stephenson ?
Et c'est peut-être ce qui pêche dans le livre de Wilson, comme souvent dans nombre de romans de hard-science actuel : le complexe de culpabilité que traîne ces auteurs à propos de ce qu'ils font les amènent à considérer leurs livres incomplets s'ils ne les rattachent pas à une "philosophie" quelconque. En débitant des platitudes dignes de mes dissertations de philosophie de terminale, ils pensent donner à leurs oeuvres la touche finale qui les distinguent des autres romans. Ils ne sont que lassants, comme la fin du livre de Wilson, qui se perd dans des considérations sur une hypothétique vie des planètes dont la terre aurait été exclue, la vie sur terre ayant perdu une sorte de lien spirituel avec la vie galactique. Ennuyeux et lassant, d'autant que cela se répète avec pratiquement tous les auteurs, et que l'on assiste à un défilé ininterrompu de révélations sur le pourquoi de l'humanité. Et je ne parlerai même pas de Bernard Werber. Bref, pour en revenir au livre de Wilson, les deux cents quatre vingt premières pages (sur trois cents) sont très, très agréables à lire.

PmM
 
 
Gode Blesse et TN'T de Alain Turgeon

Alain Turgeon est un jeune ingénieur informaticien (ça arrive) québécois qui s'est installé à Lyon comme "jeune écrivain stagiaire du nouveau monde". De sa belle province natale, il a ramené un style unique. Exemple. "Ce jour-là, il a trouvé une pitoune qui est vraiment la plus grosse du monde et que donc elle vaut très chère à cause de cette raison". Vous avez déjà lu un truc comme ça, vous ? Tout Gode blesse est sur ce ton, celui d'un petit gars intelligent qui essaie de nous faire gober qu'il ne sait pas écrire. Quand il dit qu'il est paresseux, en revanche, on ne peut que le croire. On se demande même comment il a pu écrire un roman en entier. Mais ouf ! la quatrième de couverture nous rassure : il a mis trois ans pour pondre 155 pages en livre de poche !

Quant à T'NT, c'est indéfinissable. Jamais je n'aurais imaginé lire l'autobiographie d'un adjoint à la culture de Lyon (Denis Trouxe), qui plus est écrite par (avec) un nègre (Alain Turgeon). Pourtant la paresse même de Turgeon fait de ce livre une véritable expérimentation littéraire. Ce livre est inclassable, c'est ce que m'a dit mon libraire préféré. Moi, ça m'a donné envie de le lire...

LN
 
 
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