Je ne suis jamais
chez moi ailleurs que dans mes pensées.
Cest assez pratique.
En voyage ou dans lun de ces lieux successifs qui sont autant
détapes sédentaires de notre vie nomade, je nentre
chez moi que dans lintimité de ma tête. En conséquence
je suis chez moi partout, et je ne suis chez moi nulle part.
Chez Moi nest pas un endroit où je me sente isolé,
ni inaccessible, ni protégé.
Chez Moi nest pas un temple, surtout pas.
Chez Moi nest pas un refuge, à peine un abri. Chez Moi
est parfois une prison, une vraie chambre de tortures.
Chez Moi est parfois une oubliette, parfois une gare bruyante où
je me sens perdu.
La maladie sinvite
souvent Chez Moi. La douleur est une expropriation. Circonscrite
à quelque partie de mon corps, elle nest quune
rumeur à la porte de Chez Moi, mais si elle lemporte
sur moi, si elle vient de mes reins torturés, alors je ne
suis plus maître de maison mais un hôte importun que
lon met à la porte ; elle fait ce qui lui plaît
Chez Moi, trembler mes membres, crier ma bouche et pleurer mes yeux
jusquà la piqûre qui éteindra toutes les
lumières.
La fièvre est la clé de mes portes. La maladie qui
lamène dans ses bagages peut entrer Chez Moi sans effraction
et me jeter dehors, violemment.
Je nai plus nulle part.
Chez Moi est
une chambre noire ; Chez Moi est un hall dexposition.
Je ny suis pas isolé, mais ceux qui y viennent nen
voient que des décors mis en valeur sous les lumières.
Ils ne voient ni les ombres, ni la boue, ni les fantômes évanescents
qui glissent parfois sur les murs des pièces fermées.
Chez Moi pas de vigiles pour garder les couloirs privés,
mais des pièces sans portes et des murs aveugles que lon
ne peut traverser, sauf à la faveur dune occasion,
dun démembrement, de travaux. Parfois, et pas forcément
moi. Ceux qui forcent ainsi leur chemin Chez Moi sont des cambrioleurs
intimes, des indésirables, des parasites indélicats
qui ont chez eux les clés de Chez Moi et qui sen servent
pour fracturer, abîmer et voler ce qui leur plaît Chez
Moi.
Ceux qui entrent par les portes que jouvre sont accueillis
Chez Moi avec certains honneurs. Ils sont plutôt rares et
ne savent pas toujours quils sont ainsi entrés Chez
Moi. Il nest pas nécessaire de laisser deviner aux
gens quils sont plus intimes avec vous quils ne le croient.
Sils savaient posséder certaines clés, ils pourraient
imaginer quils ont accès à toutes les pièces
et avoir la tentation demporter une part de vous à
laquelle vous tenez.
Il y a ceux ou celles à qui vous ouvrez grand les portes,
les trappes, passages dérobés, les couloirs secrets ;
il ny a personne à qui vous fassiez tout de même
les honneurs douteuses des petits coins les plus sombres et les
plus honteux. Quand bien même cela arriverait, vous vous arrangeriez
pour ne proposer quune visite balisée, éclairée,
pas grand chose à voir avec les descentes sales aux catacombes
que lon sinflige parfois, volontairement ou non, dans
les remugles de ses erreurs, les vapeurs de ses hontes, la boue
de son passé qui infiltre vos bottes et dun coup vous
étouffe en vous bloquant la gorge.
Chez Moi, cela
peut être une cage.
Au zoo, un tigre du Bengale tournait en rond jusquà
ce que quatre hommes vinssent dun pas décidé
placer sur le fossé de sa cage une longue planche de bois.
Lanimal tout heureux sortit de son enclos et courut dans le
zoo. Ce nétait pas une bête sauvage comme on
en voit dans les films, et il ne massacra pas les trois cents visiteurs.
Paisible, il ne sempara que dun seul enfant qui gesticulait
devant la cage aux singes comment savoir avec tous ces primates-
et le traîna sous le couvert pour enfin savourer le sang dune
proie expirante. Il sendormit ensuite et ne rêva de
rien jusquà ce quune balle fracassa son sommeil.
Le tigre nexiste plus.
Chez Moi, cela
nexiste pas. Je nai pas de maison denfance, pas
de lieux consacrés. Je nai pas de racines et pas de
religions. Tout est faux, inventé. Je nai pas dobjets
familiers qui me seraient précieux comme les souvenirs dun
foyer oublié. Je nai pas de lieux, je nai pas
de regrets. Ce qui me manque est fabriqué ; je tourne
en rond dans un imaginaire trop étriqué, Chez Moi.
Et si je méchappais, il y aurait bien un fusil pour
me rappeler à lordre.
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