Le Fauteuil en Velours Brun Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 

Le soleil a réchauffé mon vieux coeur ces derniers jours, comme le chat lové sur mes genoux et comme le vieux velours rapé aux odeurs d'enfance. Mais peut-être n'était-ce que l'effet calorique de l'alcool (Offshore : deux parts de rhum, deux parts de tequila, 6 parts de jus d'ananas, trois feuilles de menthe, le tout passé au mixer avec de la glace et une cuillerée de crème fraîche) et l'ivresse littéraire de ces livres tiédis par un souffle chaud. Oui, ces livres...

 
La Règle du Jeu - Numéro 30 (Janvier/Février/Mars 2006) Collectif
Cocktails classiques, cocktails branchés d'Allan Gage, Octopus
L'amateur de Robert Littell, J'ai Lu
 
 
La Règle du Jeu - Numéro 30 Collectif

Les rédacteurs et contributeurs de cette revue, dirigée par Bernard-Henri Lévy, semblent vivre dans un monde étrange et un rien effrayant que je ne leur envie pas. Un monde irrationnel et plein de (grosses) colères, où chaque contradicteur est un adversaire, tout adversaire est un ennemi et tout ennemi est méprisable.

Qu’on en juge : la plus grande partie de ce numéro 30 est consacrée à une défense de la psychanalyse, menacée, paraît-il, par la publication récente d’un Livre noir chargé d’une « haine imbécile » à l’encontre des théories freudiennes. Face à cette menace, Bernard-Henri Lévy et Jacques-Alain Miller ont donc battu le rappel des grands du Royaume (« intellectuels, artistes, psychanalysants, psychanalystes »), leur demandant de se dresser et de se faire compter. 89 personnes ont répondu sur plus de 250 pages. Il y a là des acteurs et des actrices, comme Isabelle Adjani ou Marie-France Pisier ; des écrivains, comme Tahar Ben Jelloun ou Eric Orsenna ; des journalistes, comme Pierre Nadeau ou Anne Sinclair ; beaucoup de psychanalystes, qu’on ne peut que supposer éminents ; un ministre, Renaud Dutreuil ; un paysan, Claude Ferré ; un crétin, Beigbeder.

Du beau monde, donc, et pourtant, ce qui marque plus que tout à la lecture de cette défense, c’est à quel point elle est peu convaincante. Je m'explique : de la psychanalyse, je ne connaissais que ce que j’en avais appris lors d’une brève période d’intérêt aux alentours de ma seizième année, ce qui était bien peu, et ce que j’en avais retenu, ce qui était moins encore. Mon opinion sur la question était plutôt neutre, je n’avais pas lu ce fameux Livre noir ni ne m’étais tenu au courant des débats qu’il avait suscités. Et voilà qu’après avoir fini, non sans difficultés, ce numéro de La Règle du jeu censé la défendre, je me retrouve convaincu de la nécessité d’une critique sérieuse et en règle des thèses de Freud et de Lacan et de la façon dont elles sont appliquées. Comment expliquer ce résultat paradoxal ? Comment la défense d’une thèse peut-elle faire d’un observateur neutre (sans doute même un rien sympathique) un adversaire de celle-ci ? Comment une succession de noms respectés (j’aime beaucoup Orsenna, je respecte énormément Ben Jelloun, pour ne citer que ces deux-là), que ne parvient pas entièrement à salir celui de Beigbeder, peut-elle à ce point manquer « d’emporter le morceau » ?

Une des raisons tient sans doute à la structure du dossier, ou plutôt à l’absence de celle-ci. Les différents auteurs s’enchaînent par ordre alphabétique, aucun thème particulier ne leur a été proposé, si ce n’est «Défendez la psychanalyse » et l’ensemble manque de cohérence et lasse rapidement par la répétition constante des mêmes arguments. N’ayons d’ailleurs pas peur de l’affirmer : la plupart de ces arguments sont presque sans valeur. La grande majorité des contributeurs juge nécessaire de nous conter sa rencontre avec la discipline, son « expérience » psy. Un nombre surprenant (inquiétant, dirais-je) semble avouer que la psychanalyse lui a sauvé la vie. Si beaucoup de ces contributeurs parlent à l’envi de leur psychanalyse, aucun n’entre vraiment dans les détails, coincés qu’ils sont entre leur zèle missionnaire et ce qui est, après tout, une expérience intensément personnelle. Le résultat est prévisible : flou, vague, plein de « Il fallait être présent » et de la prose la plus imprécise qui soit. Il en faut plus pour convaincre : l’Eglise de Scientologie, pour ne nommer qu’elle, a aussi tendance à noyer l’incroyant sous le déluge des témoignages ébahis de ses membres. Nous savons ce qu’il convient d’en penser. Non : la psychanalyse, se proclamant capable de guérir, se disant une « cure », doit être jugée sur ses résultats comme toute autre discipline médicale. Elle doit être jugée de façon scientifique, statistique, dirais-je. Les exemples individuels n’y feront rien : les histoires de miracles à Lourdes ne feront pas de moi un catholique. Mais cela n’est pas possible : la psychanalyse a toujours compté sur son caractère polymorphe pour se dispenser justement d’une telle investigation, affirmant avant tout l’unicité des expériences individuelles (Si seulement ! Si seulement le fait marquant des vies humaines n’était pas la répétition déprimante des désastres quotidiens !) qui rend impossible l’évaluation de son efficacité. « Est-ce que l’Etat allait aussi évaluer le jazz, la poésie, l’amour ? », nous demande Renaud Dutreuil. On ne peut néanmoins pas défendre la psychanalyse sans la déclarer bénéfique ; encore une fois, elle n’est pas qu’une « discipline » (ce mot encore, ce mot si flou qui lui va si bien), mais se présente comme une cure. Nous voici donc de retour à la case départ, coincés entre l’impossibilité de l’évaluation en masse et l’irrelevance des cas particuliers. Que nous reste-t-il, si l’on veut continuer notre "Contre-attaque", si ce n’est les contre-accusations, les invectives, la diabolisation ?

On me dira, bien sûr, que le but de ce dossier est de défendre la psychanalyse, pas de fournir une tribune à ceux qui veulent l’attaquer. Cela explique sans doute qu’un seul des 89 participants se mêle un tant soit peu de défendre Le Livre noir. Je suppose qu’il doit être difficile de refuser un droit de réponse à Laurent Joffrin, dont le magazine avait publié des extraits du pamphlet anti-psy ; le titre de directeur de la rédaction du Nouvel Observateur a quand même un certain poids. Pour le reste, nous devrons trop souvent nous contenter de l’attitude de M. Neyraut : « Le Livre noir de la psychanalyse ne mérite aucune réponse ». N’est-ce pas là aller un peu vite en besogne ? Quand on veut défendre, ne faut-il pas convaincre ? Or, comment convaincre, si l’on se refuse d’une part à prouver de façon valable (je veux dire : par delà l’anecdote) les mérites de sa thèse et, d’autre part, à engager les arguments de ceux qui l’attaquent ? D’un autre côté, il y a un avantage à refuser de présenter de façon objective les thèses de son adversaire (je n’ai pu relever, sur 250 pages, qu’une et une seule citation extraite explicitement du Livre noir : « nocifs par insuffisance », trois petits mots décrivant certains psychanalystes, tirés de l’article de Dominique Desanti) : il devient beaucoup plus facile de le diaboliser. Cela, les contributeurs de La Règle du jeu ne s’en privent pas et Le Livre noir devient alors un cheval de Troie fourre-tout qui abritera tout ce qui les dérange, un recueil des épouvantails de la conscience française moderne : les thérapies cognitivo-comportementales (TCC), les grands laboratoires pharmaceutiques, l’hégémonie US et, bien sûr, le fascisme et l’antisémitisme. Oh ! Surtout, n’oublions pas le fascisme ! Car Freud étant juif, on ne peut le critiquer sans faire preuve d’antisémitisme, ce qui est bien pratique. La transition est souvent ténue : « Le livre, nous dit Pierre Mertens sans en rien citer, évoque les psys comme on parlait des juifs dans les années 30 ». De là à se demander si « cette démarche ne reflétait, entre autre, qu’un avatar du nouvel antisémitisme », il n’y a qu’un pas. Relevons au passage cet « entre autre » qui nous dit clairement que si l’accusation ne colle pas, Pierre Mertens en a d’autres sous la main. Il n’est certainement pas un cas isolé : les références à l’Holocauste, à la haine que les nazis avaient pour les théories freudiennes sont plus qu’abondantes, omniprésentes presque, autant que déroutantes. Il n’est pas besoin de lire entre les lignes, le message est clair : les nazis ayant rejeté Freud, toute critique de la psychanalyse relève du nazisme. Allons, mesdames et messieurs! Les nazis mangeaient et buvaient et baisaient aussi ! Vous n’avez pas renoncé à cela non plus !

C’est que "Psychanalyse : contre-attaque" ne prétend pas au débat (« Perdu pour la vérité » fut, paraît-il, le jugement dévastateur de Raymond Aron sur Bernard-Henri Lévy) afin de pouvoir faire entrer en lice l’arme suprême de l’émotivité. Car on peut utiliser un langage « fort » quand on refuse de parler à son contradicteur. Quand on s’adresse à la foule, on peut employer des mots comme « haine imbécile », « hargne », « tombereaux de haine » ; on peut parler de « la bêtise des détracteurs » de la psychanalyse, de ce « pamphlet teigneux » ; on peut sans rougir dénoncer « le triomphe cadavéreux de la préférence négative », « l’air du temps… nauséabond » ou la « détestation des grands hommes » (ces trois derniers chez Philippe de Georges, qui évoque aussi, comme ça, presque en passant, « … les ruines, les monceaux de cadavres, ces myriades torturées et massacrées par les Allemands dans les épouvantables abattoirs de Pologne et de Thuringe »). Mais, ce faisant, on oublie une chose importante : le fascisme n’est pas qu’une idéologie (ce n’est certainement pas un synonyme d’antisémitisme), ce n’est pas qu’une politique : le fascisme, c’est aussi, c’est avant tout, pourrait-on même dire, un discours, une rhétorique qui prétend court-circuiter la raison. Quand on refuse de discuter avec son interlocuteur, on sème les graines de ce fascisme que l’on prétend combattre. La Règle du jeu n’est donc pas une revue d’idées : c’est la Pravda du parti Lévy qui vous intimera de penser comme elle mais ne perdra jamais de temps à vous expliquer pourquoi.

Que dire alors du reste de la revue, de ces 70 pages que La Règle du jeu ne consacre pas à la défense de la psychanalyse ? Quatre textes se les partagent. L’un d’entre eux ("De la mort au cinéma" de Pascal Kané) est, disons-le sans ambages, sans grand intérêt ni originalité. Un autre, au contraire ("Cesare Battisti ou à la recherche de la justice perdue" de Fred Vargas), est le prototype même de ce que l’on espère d’une publication comme La Règle du jeu : engagé, informé et polémique. Les deux autres ("L’honneur des catholiques" de Laurent Dispot et "Et je dirai au monde toute la haine qu’il m’inspire" de Marc Villemain) nous démontrent sans ambigüité que cet espoir restera à jamais déçu. Laurent Dispot prend comme prétexte une affiche de cinéma – celle du film Amen de Costa-Gavras – et tente de nous prouver que l’Eglise catholique n’a rien à se reprocher de son comportement durant la seconde guerre mondiale : pas de prêtres collabos, pas de politique d’apaisement envers l’Allemagne nazie ou l’Italie fasciste ; non monsieur, c’est tout la faute des protestants. La preuve ? Ingmar Bergman ! Si vous trouvez le raisonnement difficile à suivre, je vais le démonter pour vous : le plus grand ennemi, selon La Règle du jeu, c’est le fascisme. Or, comme les contributeurs de la revue se refusent à argumenter leurs idées de façon claire et transparente, ils trouveront plus facile de traiter de fascistes tous ceux qui seront en désaccord avec eux (comme nous l’avons vu avec Le Livre noir). Cela veut dire qu’il faut à tout prix maintenir l’idée du fascisme (et de l’antisémitisme) comme mal absolu, qui souille à jamais non seulement celui qui en est ou en a été coupable, mais aussi toute la communauté de ceux qui ont quelque chose en commun avec lui (Ingmar Bergman était un protestant, tous les protestants ont été coupables !). La conséquence de cela pour Laurent Dispot ? Il est impossible que l’Eglise catholique se soit en rien associée aux nazis durant la guerre, ne serait-ce qu’en tournant le dos à leurs victimes, parce que je suis un catholique ! Quelle belle chose que la logique ! Quant à "Et je dirai au monde toute la haine qu’il m’inspire", c’est là un texte qui m’emplit d’une tristesse profonde. Je serais encore plus triste d’apprendre que son auteur, Marc Villemain, ait plus de 17 ans. "La haine qu’il m’inspire" est une nouvelle d’amour comme il y a des poèmes d’amour, adressée à un BHL à peine déguisé sous ce surnom de « guépard », un texte amoureux comme on peut en écrire pour ses héros quand on est jeune et un rien stupide. Le problème c’est que Bernard-Henri Lévy n’est ni jeune, ni stupide : en publiant un tel texte, dans sa propre revue, il ne fait que transformer celle-ci en un monument à sa vanité.

AS
 
 
Cocktails classiques, cocktails branchés d'Allan Gage, Octopus

Un livre sur les cocktails. Quelle littérature ! Ce n’est même pas une de ces histoires circonstanciées de l’invention des mélanges alcoolisés qui d’ailleurs se ressemblent toutes, avec les mêmes anecdotes improbables de dandys miteux affalés dans les bars hors de prix de grands hôtels, ou d’écrivains bourgeois soutenant le bar de pays colonisés.

Non, rien de tout cela. Ceux d’entre vous qui suivent les péripéties de notre fauteuil en velours brun savent que quatre éléments doivent être réunis pour que la lecture d’un livre soit une réussite : un fauteuil en velours, un chat, un feu et un cocktail. Ces éléments bien sûr étant interchangeables à volonté avec la banquette dure d’un train de banlieue, un chien, les rayons du soleil et un cocktail. Ou bien un transat, le bruit des cigales, l’odeur du thym sous le soleil et un cocktail. Ou bien encore un siège de neige sous les sapins, un lièvre affolé qui traverse l’étendue vide devant vous, la chaleur froide du soleil clair réfléchi par la blancheur du sol et un cocktail mis à refroidir dans son shaker d’inox dans cette incomparable glace pilée naturelle. Vous voyez le topo… comment lire sans boire ? A ceux qui prétexteraient que l’apologie de l’alcool n’a rien à voir avec la lecture, je n’aurais pas d’autres réponses que de tendre un Drunk Bizoo et un Lawrence Block, ou bien un Pisco Sur et un David Brin. Et je gage que le rapport entre ce livre de cocktails et la littérature s’établirait bien vite.

C’est un fort bon livre, au demeurant. Parce que toutes les recettes classiques (entendez « éprouvées » et non pas « traditionnelles ») y figurent, accompagnées chacune d’une variante rigolote. Variantes que nous explorons assidûment, les soirs de réunions littéraires.

PmM
 
 
L'Amateur de Robert Littell, J'ai Lu

Ce qui est plaisant avec les romans de Robert Littell, c’est la sensation qu’il connaît tellement bien le milieu de l’espionnage que ses histoires ne sont que la transposition de faits réels. Ce qui est déplaisant avec les romans de Robert Littell, c’est que le monde qu’il nous donne à voir est ignoble. C’est d’ailleurs un des ressorts de son œuvre que de ne jamais mettre en avant ce qui pourrait apparaître comme une action justifiée sans montrer les injustifiables raisons qui la préside.

Dans La Compagnie, son roman-phare sur la CIA, il s’appuyait sur des faits avérés, connus de tous, et montrait le dessous des décisions et des motivations. Ce roman historique restait pour cela relativement neutre, tout en mettant vraiment en balance les cultures si étrangères l’une à l’autre de la Russie communiste et des Etats-Unis capitalistes, jusqu’au point d’équilibre de leurs services de renseignements.

Mais avec L’amateur, on a le sentiment que Littell a besoin du cadre de la fiction pour démasquer les sentiments réels que lui inspirent le monde de l’espionnage. D’abord parce que la fiction permet en fait d’être plus près de la réalité (sous le couvert d’un avertissement sur l’aspect fictionnel du roman qui se termine par « Pour la bonne forme : ceci est un roman, etc, etc. »). Et ensuite parce le roman permet de jouer avec les motivations supposées des personnages pour mieux faire ressortir la noirceur des faits dont on ne doute pas une seconde qu’ils soient vrais. Et d’ailleurs passablement nauséabonds, s’agissant de ce qui se passe dans L’amateur. Littell montre le dessous des hommes pris dans cette machine d’espionnage, avec des doubles, triples, quadruples niveaux de réflexion, des jeux d’échecs, d’intoxications, de provocations aboutissant tous aux mêmes resultats : des morts. Des morts pour des idées qui ne sont pas les leurs. Je crois que le véritable mot qui pourrait désigner le monde d’ombre décrit par Littell est « pourriture ». Un pourrissement graduel des repères et des frontières qui gagne tous les pions de ce jeu.

Et si un amateur réussit à tirer son épingle de ce sale jeu, c’est pure chance.

PmM
 
 
 
 
 
 
Oh Oui ! vos réactions Ah Non !
Voir les autres textes de cet auteur - Envoyer ce texte à un ami
KaFkaïens Magazine - Tous droits réservés