Le Fauteuil en Velours Brun Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
 

Les livres n'ont pas eu froid cette hiver, et la cheminée est restée pratiquement vide de braises et de cendres. Mais avec le chat devenu très exigeant et le fauteuil envoûté par les libations répétés, il fallait garder quand même le standing du cocktail ( Chetta's Punch : mélanger deux parts de rhum vieux, une part de crème de cassis, un trait de citron et une part de bitter orange, ajouter glaçon et tranche d'orange) siroté au fond du velours brun, fenêtre ouverte sur le printemps qui zinzinabule dans le vestibule, tandis que des livres s'offrent à vous.

 
Le rideau de Milan Kundera - Gallimard
Evolution de Stephen Baxter - Presses de la Cité
Se una notte d'inverno un viaggiatore d'Italo Calvino - Oscar Mondadori
Et maintenant, embrassez-vous ! de Ralf König - Glénat
Falaises d'Olivier Adam - L'Olivier
 
 
Le rideau de Milan Kundera - Gallimard

Milan Kundera souffre aujourd’hui de la même considération un peu forcée et réticente qu’un Rabelais en son temps. Son intelligence et son humanisme, parce qu’ils sont teintés d’hédonisme, semblent plus proches pour certains du libertinage de l’esprit que d’une philosophie morale. Il en va de même pour son statut de témoin historique. Qui d’autre que lui nous dira ce que fut l’Europe centrale du temps des démocraties populaires ? Cependant, on lui a repproché des romans trop individualistes, des récits trop centrés sur l’homme, et sur des hommes trop particuliers pour servir d’exemples. Enfin, sa valeur littéraire peut elle aussi paraître ambiguë (par exemple, à un Pierre Assouline). Un Tchèque traduit, qui maintenant écrit, en français, que la nationalité d’un auteur est sa langue d’écriture, paraît nécessairement un peu suspect (à un vrai Français...). Sans parler du ton désobligeant de ce dernier essai. C'est évident, dira-t-on, l’auteur s’est aigri encore avec l’âge et, dans sa solitude, il fulmine contre d’autres qui ont eu moins de talent, ou de chance.
Voilà donc un curieux écrivain, censeur et élitiste alors qu’il s’affirme déviant et humaniste, victime peut-être, comme le héros de 1984, des manipulations mentales contre lesquelles il s’est battu sans parvenir à les vaincre ? Il me semble pourtant qu’il y a une sorte de logique à tout cela, je veux dire, à cette ambiguïté et ce côté désagréable de tout grand artiste que l'on retrouve chez Milan Kundera. Rappelez-vous le dessinateur, dans le film de Peter Greenaway, dont l’arrogance et l’innocence se disputent le caractère, sans que l’on comprenne très bien à quel degré un tel mélange mène au génie…
Alors pourquoi lire Milan Kundera ? A cause de tout cela : parce qu’il écrit pour nous, pour nous faire comprendre le monde ; parce que, bien sûr, au-delà des outrances qui sont autant de garanties contre le ridicule d’être supérieur aux autres, il a le don de réconcilier les hommes avec leur insignifiance sans se fâcher avec l’intelligence ; parce que le malentendu est en définitive un art nécessaire, un voile ou, selon l’expression de Milan Kundera, un plus prosaïque et théâtral rideau qui couvre une nudité toute spirituelle.

DH
 
 
Evolution de Stephen Baxter - Presses de la Cité

Un livre merveilleux, comme j'aurais aimé en lire quand j'avais quinze ans. Il est parfois difficile de comprendre les mécanismes de l'évolution et de la compétition darwinienne et d'imaginer la chaîne continue de nos grand-mères qui remonte jusqu'à ces petits mammifères qui couraient entre les pattes des dinosaures. C'est ce que propose Stephen Baxter, en abordant délibérément le sujet sous l'angle du roman : pas de théorie, pas d'explications compliquées, seulement des exemples ponctuels dans la vaste cuve de brassage du mélange joyeux des espèces. A lire cet ouvrage, on comprend que la spécialisation mène à des culs-de-sacs : moi qui ai toujours cru que l'homme était devenu conscient en se spécialisant, je comprends maintenant que certains primates se sont justement spécialisés dans un habitat sylvestre et y sont restés, sans aucune chance de parvenir au niveau de conscience qui nous caractérise, nous humains. Leurs descendants actuels sont les chimpanzés. D'autres primates ont tenté de survivre dans la savane et se sont redressés (donc moins spécialisés), ont entamé une vie bipède qui les amenés à se nourrir de moins de fruits et de plus de viandes (dans la savane, il y avait moins d'arbres). Les protéines ont permis des développements beaucoup plus grands. Et ce processus s'est répété. Les espèces d'hommes qui s'étaient trop spécialisées, comme les néanderthals, ont disparu quand de plus adaptables leur ont fait concurrence.

Quand on pense que de nombreux humains en sont encore au stade du créationnisme divin, on ressent un peu de peine. L'argument philosophique qui tend à justifier la religion comme explication du sens de la vie, par opposition à la démarche scientifique qui en expliquerait les mécanismes, fait bien d'ignorer des livres comme Evolution. Car ce sont des livres qui permettent de dégager d'un mécanisme une vraie poésie propre à nous émouvoir, un sens, une admiration du cosmos et du hasard. Dieu ne joue pas au dés, c'est sûr, mais l'on pourrait bien finir par admirer les dés. En plus d'apprendre à ne plus mépriser tous ces primates qui sont nos frères.


PmM
 
 
Se una notte d'inverno un viaggiatore d'Italo Calvino - Oscar Mondadori

J'avais gardé la lecture de cette oeuvre pour les nuits d'hiver. L'hiver n'a pas eu lieu, ni la fascination escomptée.

Il s'agit d'un livre expérimental sur la lecture, l'écriture... Je le lis avec plaisir car c'est en italien, c'est beau. L'auteur nous perd dans des méandres de mises en abyme : un "Lecteur" n'arrive pas au bout du premier chapitre d'un roman que déjà celui-ci lui échappe et qu'un autre commence. Entre temps, je pars en Italie et, sur place, je commence à lire un autre livre de Calvino, Le città invisibili.

Dans ce deuxième ouvrage, Marco Polo décrit des cités imaginaires à Kublai Khan. En lisant ces petits textes, je me dis que je pourrais bien écrire le dernier, raconter ma ville personnelle au dos de la dernière page du livre. Je retourne ensuite à Se una notte d'inverno un viaggiatore et ce petit périple littéraire me semble bien sympathique, mais hélas...

Le risque de l'écriture expérimentale n'est pas seulement de mal vieillir, mais aussi de n'amuser que l'auteur et de lasser facilement le lecteur.

XH
 
 
Et maintenant, embrassez-vous ! de Ralf König - Glénat

Ralf König est un auteur allemand et homosexuel qui sort depuis quelques années de l'anonymat relatif de la bande dessinée pour public restreint ; car s'il est important de préciser que Ralf König est homosexuel, c'est parce que seslivres mettent en scène la vie, les us et les coutumes des homosexuels allemands. Vu de l'intérieur de la communauté. Mais sans y rester enfermé. Les premières bandes dessinées de König mettaient surtout en avant les codes gays, ainsi que la souffrance permanente de l'ostracisme, intégré comme un fait culturel. Depuis quelques années, König écrit et dessine pour un public plus large, et vise à montrer que les homosexuels ont finalement les mêmes problèmes que les hétéros, ce qui au vu des quelques personnages hétéros croqués à vif dans ses cases n'est pas entièrement acquis (et nous le savons bien, nous qui vivons dans une pays où encore récemment un homosexuel fut brûlé vif). Mais König pointe aussi, et c'est le plus intéressant, combien une certaine ouverture d'esprit propre aux homos pourrait apporter aux hétéros, et leur apporte déjà.

Et maintenant, embrassez-vous ! aborde le sujet du mariage homosexuel, mais pas n'importe quel mariage : celui de Conrad et Paul, héros de la principale série de König, synthèse à eux deux des différents types de relations homosexuelles. Conrad et Paul, avec leur vie maritale de quinze ans, décident de se marier en profitant des lois votées qui les y autorisent. Dans le laps de temps précédant leur mariage, König réussit à nous montrer toutes les facettes de la relation de Conrad et Paul : les mélis-mélos amoureux de Paul, les relations de Conrad avec sa mère et son ex qui n'acceptent pas son homosexualité, les réactions de la société à cette loi et l'impact sur la vie du milieu gay, le quotidien de leur couple. Jusqu'au mariage final qui réussit à conserver cet aspect synthétique du discours de König dans sa conclusion.

Si vous êtes hétéro, il faut lire Ralf König pour découvrir les arcanes du milieu homo. Si vous êtes homo et que vous ne connaissez pas Ralf König, il faut le lire pour apprécier la justesse de ses aperçus. Et pour tous, il faut lire Ralf König pour son humour subtil ou décapant, et pour la qualité de ses instantanés de notre société.

PmM
 
 
Falaises d'Olivier Adam - L'Olivier

Pourquoi ce livre ? Pourquoi existe-t-il, de quoi est-il fait, comment a-t-il vu le jour, qui l'a conçu ? Falaises est-il d'Olivier Adam, ou est-il Olivier Adam ? On pose rarement de telles questions à propos d'un roman. Les sources d'un récit sont affaire entre son créateur et lui ; le lecteur se doit de considérer le récit en soi. On se les pose en permanence en lisant Falaises, tant il donne l'impression d'être le fruit d'une gestation et d'un accouchement douloureux. Falaises est un livre dont le narrateur trouve enfin dans sa vie le temps, le vide et le soutien nécessaires pour se raconter, trois conditions qui lui sont données par un personnage qu'on ne rencontre qu'épisodiquement, l'un des nombreux fantômes traversant l'arrière-plan : Claire. Claire, son sourire doux, son silence, sa confiance chaude, sans exigence. Figure et fantôme de l'amour maternel.

"Ici la nuit est profonde et noire comme le monde. De l'autre côté des baies vitrées, séparée du dehors et des falaises, protégée du bruit de la mer et de la compagnie des oiseaux, Claire dort et qui sait où nous allons."

Ainsi s'ouvre un récit articulé en trois parties au terme desquelles il ressort que, de l'enfance à l'adolescence à l'âge adulte, le monde est noir en effet. Noir et indéchiffrable.

"Dans les sables" (ceux de l'enfance ?) évoque les souvenirs parcellaires que le narrateur a de sa vie avant l'accident qui va la mettre en pièces et le démolir si complètement qu'il mettra vingt ans à réaliser, par le récit, l'ampleur de cette destruction : le suicide de sa mère. Dès les premières pages, on comprend que tout lui échappe. Ses souvenirs sont des souvenirs d'albums-photos. Il les feuillette, incapable de décider s'ils sont à lui ou non, lui ou non, de lui ou non. "Antoine avait dix ans et ma mémoire s'ouvre cette année-là". "Je me souviens de (ma mère) comme d'(...) un souvenir de souvenir." Trois scènes centrales marquent cette première partie : le suicide de la mère, son enterrement et le coma d'Antoine, le frère aîné. Hors ces trois scènes, l'évocation de son enfance est, de son propre aveu, fragmentaire, énumérative, sans fil, comme un diaporama auquel se mêlent des odeurs, des bruits, des saisons, les ambiances mornes et déprimantes de banlieues, défilé absurde, collier-colifichet de souvenirs, mémoire sans conscience, abrutie. "Des années qui précèdent la mort de ma mère, je ne garde qu'un flot brumeux d'images qui pour la plupart sentent la pluie et la terre mouillée (...)." Enfance au cadre banal, dans une de ces banlieues de misère mécaniquement répétées et multipliées autour de nos grandes villes, laide à force d'être sans charme, vide de toute beauté, et peuplée d'humains errants, perdus dans leur labyrinthe de béton. Le monde autour du narrateur est pétri d'indifférence ; elle est son matériau de base, coulée dans le gris et le froid. Dans un tel cadre, le choc ressenti par la disparition de tout ce que sa vie contenait de chaleur, par le suicide de celle qui seule lui donnait de l'amour, comme un aveu de son échec, de l'impuissance même de l'amour noyé dans un tel univers, ressort avec une violence inouïe. Une violence si éblouissante qu'elle engloutit tout ce qui n'est pas elle, souvenirs, sentiments, les êtres eux-mêmes. Elle laisse un paysage de destruction, hantée de spectres abrutis. L'enterrement se déroule comme un mauvais rêve. Tout y sonne faux. Au milieu de la cérémonie, Antoine s'effondre, inconscient, et plonge dans un coma de plusieurs semaines. Il en émergera persuadé d'avoir tout imaginé. Ainsi se termine cette enfance, par un retour au réel brisant toute illusion, mais un réel qui semble lui aussi illusoire, sans consistance, intangible, fuyant.

"Toutes lumières éteintes" raconte une adolescence dans laquelle le narrateur est tout autant à côté des événements. Le temps s'accélère. Errances dans la rue, indiscipline scolaire, mauvaises notes, alcool, cigarettes, joints, extasy. Découverte du sexe bien avant l'amour. Le narrateur rôde le soir avec son frère, rejoint une bande qui se réunit dans les terrains vagues, en bordure de parcs. La nuit, il se cache dans les buissons et épie ses camarades qui, "en couple ou par trois", viennent baiser contre les arbres. "Ces années-là sont des années de meute, et Antoine était pour tous un genre de guide, une figure tutélaire et magnétique." "Nous passions le moins de temps possible à la maison, fuyant à la fois les colères de notre père et la présence invisible mais entêtante de notre mère. La vraie vie était ailleurs et elle vibrait." Apparaissent d'autres personnages à la dérive : Lorette, premier "amour" du narrateur, adolescente anorexique et lunatique ; Nicolas, battu par un père alcoolique. Les autres membres de la tribu ne sont pas évoqués, ou à peine. Ensemble, dans cette ivresse, ils trouvent une forme de bonheur. Las, celui-ci ne dure que quelques pages. Bientôt, Nicolas se suicide en enfonçant dans sa bouche, devant son père, le canon d'un fusil de chasse. Lorette est internée pour anorexie. Antoine enfin, le guide, celui sur qui s'ouvre la seconde partie, la referme en s'enfuyant du domicile familial, de Paris, de la France. Le narrateur ne le reverra plus qu'épisodiquement. A dix-huit ans, il se retrouve seul, ayant lui aussi quitté la maison, traînant derrière lui les fantômes de sa mère, de son frère, de son père, de son meilleur ami et de son premier amour. Ainsi s'apprête-t-il à entrer dans ce qu'il est convenu d'appeler "la vie active", sans personne, sans amour, s'accrochant à l'espoir qu'il a connu et qu'il connaîtra un jour la chaleur et l'affection : "Ces photos-là sont des preuves (...) de la possible tendresse de mon père."

Falaises est rythmé tout du long par deux présences, qui ménagent des poses lorsque le narrateur a besoin de retrouver son souffle. Claire d'une part, Claire et son silence, sa compréhension totale, son acceptation de tout, n'interrogeant jamais, cherchant moins à comprendre qu'à aimer, inconditionnellement. Image d'un amour maternel dont Olivier a manqué ; amour silencieux, dont la présence a quelque chose du spectre. La mer, d'autre part, la mer qui a englouti sa mère, qui rugit au long du récit, bat les falaises, la mer où Olivier va s'enfoncer au milieu de la nuit, image du chaos, de la mort si attirante : "Je marchais bien à plat et m'enfonçais sans hâte (...). Le corps gelé, je ne sentais plus rien, mon cerveau était tout à fait liquide et la lune peignait en noir des traits brillants et troubles." "A ciel ouvert", la troisième partie, montre l'émergence d'un adulte, entre la mère et le chaos. Malgré le ton plus picaresque, les personnages croisés sont tout autant frappés du signe de la mort, de la fuite, de la disparition. Immigrés clandestins un jour emplissant un immeuble, disparus le lendemain, voisins de paliers sombrant dans l'alcoolisme ou la maladie, amours suicidaires ou anorexiques... La rencontre de Léa achève de le briser. Sa solitude touche à son comble alors qu'il l'épie, assis dans le noir contre la porte de sa chambre. Dans la chambre voisine, elle couche avec des quarantenaires ou des cinquantenaires qu'elle ramasse dans les bars. Cette ultime histoire d'amour résume l'impasse et la détresse de toute relation humaine. Qu'est-ce que l'amour, sinon deux être tentant de se tenir chaud sans y parvenir ("A deux doigts du radiateur nous tremblions de froid") ? Séparés par des murs, ils s'entendent mais ne se touchent pas, se parlent mais ne se consolent pas, se serrent mais ne se réchauffent pas. Un soir, Léa se tue en se noyant dans sa baignoire. Elle laisse à Olivier une de ses amies, Claire.

D'une écriture splendide, les dernières pages du roman en sont également le programme. Il faudrait les citer toutes entières.

"J'ai trente-et-un ans et peu importe. Je sais le poids des morts. Et je sais le mauvais sort. Je sais la perte et le saccage, le goût du sang, les années perdues et celles qui coulent entre les doigts. Je connais la profondeur des sables, j'en ai éprouvé la résistance, la matière meuble, équivoque. Je sais que rien n'est fiable, que tout se défait, se fissure et se brise, que tout fane et que tout meurt. La vie abîme les vivants et personne, jamais, ne recolle les morceaux, ni ne les ramasse. (...) Nos mémoires délavées, rongées par l'acide, trouées comme du mauvais coton. Notre avenir enfoui, notre histoire illisible, sans contour ni colonne vertébrale, toutes lumières éteintes. (...) Nous avons grandi à l'ombre de nos pères menaçants et froids, dans la fragilité usée de nos mères, nous nous serrions les uns contre les autres au creux de cités gelées, de maisons identiques et horriblement silencieuses, au creux de rues rongées d'angoisse et d'ennui, au milieu d'adultes morts. (...) Frottés les uns contre les autres sans jamais nous toucher, nous avons moins peur. (...) Tremblants de froid nous avançons, comme des têtards aveugles. (...) Nous demeurons plus petits que nous-mêmes. (...) Infiniment nous cherchons un abri (...) et cet abri est un visage, et ce visage nous suffit."


Pourquoi ce livre, donc, et pourquoi cette interrogation ? Acre, râpeux, douloureux, déprimant, triste et sombre, Falaises est une épreuve et en cela il est une réussite. Il blesse là où il touche. Il a néanmoins ses défauts.

D'une part, le style, dans sa rigueur, dans son rythme, est inégal. On comprend très bien que la langue puisse se mettre entre l'auteur et ses souvenirs, surtout lorsque ceux-ci sont aussi vifs, douloureux, désorientants. Ces déficiences du style révèlent alors l'impuissance du langage à communiquer fidèlement l'intolérable précision des souvenirs. S'il peut informer d'une souffrance, le langage échoue à la transmettre, à en expliquer l'intensité, ni même à en décrire le visage. Nous restons enfermés à l'intérieur de nos murs, tremblants de froids, à l'écoute des cris des autres, pleurant nous-mêmes, incapables de nous isoler comme de nous rejoindre. Le même phénomène explique l'absence d'humour, l'auteur ne pouvant pas se distancer de son propos. Il lui est enchaîné ligne après ligne, ne parvient pas à considérer le livre comme un tout fini qu'il lui serait possible de manipuler, de tourner ou de détourner, il ne joue pas avec : il se raconte.

Mais s'agit-il réellement d'une autobiographie ? Tous ces défauts que l'on excuse dans le récit autobiographique deviennent difficilement pardonnables dès lors qu'il s'agit d'une fiction. Car on se trouve soudain embarrassé par cette invasion de la réalité qui détruit la langue, perturbe les équilibres du récit, lui enlève toute légèreté et partant tout élan. La question revient donc : Olivier Adam nous propose-t-il une fiction ou des mémoires ? On jugera différemment ce livre selon la réponse qu'on y apportera. A cause de cela, Falaises est un échec. Le travail d'un écrivain est précisément, en la transformant dans le langage, de donner accès à l'expérience intime, aussi douloureuse soit-elle. Mon frère l'idiot, récit de l'enfance de Michel del Castillo par lui-même, en présente un exemple magnifique et bouleversant. Olivier Adam s'en approche par moments. Hélas, trop souvent, et bien qu'il parle d'une époque et d'un contexte plus proches de nous, il nous demeure étranger.


FXS
 
 
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