Brooklyn Follies Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
de Paul Auster
 
Est-il plus difficile d'écrire sur le bonheur que sur la déchéance, se demande-t-on à la lecture du dernier roman de Paul Auster. Auster a du mal à décrire le bonheur. Sous sa plume, l'espoir semble presque niais.
Il nous a habitués à des personnages qui poursuivent des chimères (Anna Blum), qui se clochardisent (Cité de Verre, Moon Palace), il a créé de toutes pièces un univers personnel composé essentiellement d'un vertigineux sentiment de solitude (celle de l'écrivain face à sa feuille), de lentes descentes aux enfers de la société (les sans-abri), de la sensation de faim (qu'il a connue durant ses premières années de galère littéraire). Et on s'y est fait. A la lecture d'un roman d'Auster, on pressent que les joies ne sont que provisoires, que le sort va encore s'acharner sur celui qui sera le moins apte à lui faire face, que l'histoire et les personnages finiront par se dissoudre dans le néant de leur existence.
Alors, à chaque fois que l'on tourne une page de Brooklyn Follies, on s'attend au pire. On s'imagine qu'il y a derrière la page un monstre prêt à se ruer sur Tom ou Nathan. On se dit, Non, ça ne va pas durer ! On lit alors plus fébrilement, on a presque envie de sauter des lignes pour que cesse la souffrance de l'ignorance, pour savoir au plus vite quelle catastrophe va les engloutir. Comme saisi de vertige, on a envie de sauter plutôt que de continuer à espérer. Le bonheur est si fragile, si miraculeux, instable. On en prend conscience, on commence à se sentir soi-même chanceux, redevable (à qui ?) de n'être pas malheureux.
Seul un grand romancier peut réaliser ce triste miracle : nous rendre anxieux devant un tableau bucolique. Parce qu'il a préparé le terrain, lentement, livre après livre. Brooklyn Follies serait-il un chef d'œuvre sans le contexte des romans antérieurs d'Auster ? Impossible à juger, c'est trop tard pour moi, je les avais déjà tous lus… Qu'un lecteur tente l'expérience : découvrir Auster via Brooklyn Follies, vierge de tout repère. Quant aux autres, ceux qui savent et ne peuvent oublier Anna Blum, qu'ils relisent la trilogie New-Yorkaise, qu'ils oublient mon petit article, et qu'ils tremblent en lisant Brooklyn Follies
 
LN
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