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de Patricia Cornwell
 

Hé les gars ! Arrêtez d'essayer de nous faire croire que c'est de la littérature. C'est un documentaire peu précis sur le travail des médecins légistes tout au plus. Quant aux remarques sur la brutalité de la police française, Cornwell a du oublier la délicate interpellation de Rodney King. Et je préfère ne pas parler des stupides comparaisons que Cornwell s'amuse à faire entre les institutions judiciaires françaises et américaines. A lire sa description de la France, tout porte à croire qu'elle y a passé quinze jours à faire la route des vins, et en a retiré quelques impressions générales dont elle s'est contentée pour son roman. Comme elle, un américain bourré aux as en goguette en ballade à Lyon pourrait recommander l'hôtel de la Tour Rose comme " petit hôtel charmant et pittoresque " (c'est l'hôtel le plus cher de Lyon, en plein quartier historique). Mais j'en ai déjà trop dit sur ce que Cornwell pense de la France. On va croire que c'est ce qui me fait dire que son livre est mauvais. Pas du tout évidemment. J'aurais dit la même chose d'Hannibal, qui lui ressemble fort dans ses invraisemblances et dans sa méthode d'écriture.

La méthode d'écriture, voilà le cœur du problème. Rien que le nom fait réfléchir. La méthode d'écriture, c'est la recette de Patricia Cornwell, de Thomas Harris, ou celle de tant d'autres auteurs américains. Les ingrédients sont relativement peu nombreux : un certain style, une solide documentation, une touche de culture européenne, une intrigue à la mode et une solide opération de marketing.

Un style reconnaissable tout d'abord. Attention, il ne s'agit pas d'un style d'écriture, mais d'un style de personnalité. Thomas Harris fera dans les tueurs en série, Cornwell dans le policier documentaire… Le style personnel dans l'écriture est au contraire à proscrire : il faut que la lecture soit aisée et le style doit donc être neutre et lisible sans effort par tous. C'est bien simple : le style d'écriture n'existe pas et l'on tient un langage simple, voire simplifié, ce qui en passant est favorisé par l'usage de l'anglais et amplifié par les traductions rapides. Le style personnel de l'auteur est bien plus important, car il tient une place prépondérante dans la stratégie de communication qui accompagnera la sortie du livre.

Le deuxième ingrédient de notre recette est une solide documentation qui permet d'affirmer une autorité que l'on ne conquiert plus par l'intelligence de ses propos. Ainsi Tom Clancy est-il très précisément renseigné sur les caractéristiques de la moindre des armes utilisées dans ses récits, ainsi Cornwell parle-t-elle en experte des services légistes. Une autorité maximale est recherchée : Cornwell a, nous dit-on abondamment, passé six mois à travailler dans une morgue, Clancy est un ancien conseiller militaire. La documentation technique en lieu et place de la culture littéraire pour meubler abondamment le récit, et atteindre le nombre de pages imposé par le format optimal pour la distribution de l'ouvrage. Il est plus important de montrer que l'on est bien documenté que d'alimenter correctement son récit par des détails vraisemblables.

Le troisième ingrédient obligatoire consiste à ajouter un soupçon de culture européenne. Cela vise à donner à l'auteur une touche d'universalité, à permettre de remplir les vides par quelques généralisations absconses mais néanmoins exotiques, et accessoirement à augmenter la pénétration de l'ouvrage sur le marché européen. Les références sont visiblement tirées de guides touristiques, sans doute potassés lors de séjour en Europe. La vision ainsi transmise est exaspérante d'inexactitude, de grossières et insultantes généralités. Quelques opinions tranchées ont sans doute été glanées lors de repas mondains avec des autochtones, dont il est difficile de ne pas deviner la pertinence de fins lettrés bourgeois. L'image ainsi donnée par Cornwell du système judiciaire français à de quoi faire frémir, comme celle donnée par Harris de la police italienne dans Hannibal. Et dire que les éditeurs européens font publicité dans leurs jaquettes de ces jugements de leur propre pays, parce qu'ils tiennent avant tout à avoir l'honneur (pécuniaire !) de publier ces inoubliables auteurs américains, qui semblent avoir toujours beaucoup de mal à supporter que les nations européennes puissent être à l'origine culturelle de ce monde qu'ils essayent à présent de réguler, avec de pitoyables résultats !

Pour poursuivre la recette, il faut tout de même avoir une intrigue . Après tout, il faut bien que le livre raconte quelques chose. La mise en scène d'un tueur en série ou d'un complot d'espionnage mêlant trafic de drogue et pouvoir politique est actuellement la clé du succés. Une dimension fantastique ajoute du piment, même s'il faut l'introduire au prix d'invraisemblances que l'on camouflera tant bien que mal. Ou parfois pas du tout, cela a en définitive peu d'importance.

Enfin, pour que notre recette soit réussie, il faut ajouter un dernier ingrédient aux quatre précédents qui composent l'ouvrage : un bonne campagne de marketing. Elle débute par une approche d'un public ciblé, qui pèsera sur la rédaction de l'ouvrage et même sur le choix de l'auteur, qui , puisqu'il est tellement mis en avant, a nécessairement des traits de personnalité auxquels le public visé puissent s'identifier (ou bien se démarquer dans le cas des écrivains comme Stephen King, version moderne). La rédaction de l'ouvrage est ponctuée d'annonce visant à entretenir un suspense artificiellement provoqué sur le contenu de l'ouvrage, que l'on présente déjà comme " terriblement documenté ". La sortie du livre est le point de départ d'une véritable guerre médiatique, pour laquelle les carnets d'adresses et les relations de pouvoir entre les éditeurs et les médias tournent à plein régime. Ainsi a-t-on pu voir au journal de vingt heures un présentateur s'extasier devant Patricia Cornwell, et célébrer avec elle combien son dernier ouvrage était solidement documenté (images de la morgue à l'appui). Certains prix nobels de littérature n'ont jamais eu cette chance.

En définitive, nous savons pourquoi les américains ne comprennent pas l'exception culturelle, et pourquoi ils tiennent absolument à faire de l'écrit une marchandise. Pour eux, le livre l'est déjà. Et ne m'accusez pas de généraliser abusivement…

 
PmM
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