Datcha blues - Existences ordinaires et dictature en Biélorussie Retour à la page précédente Retour au sommaire de KaFkaïens Magazine
de Ronan Hervouet - Aux lieux d'être
 
Ouais, bon, appelez-moi "Monsieur Déontologie" si vous voulez, mais je vais vraiment vous faire la critique d'un livre d'un membre de KaFkaïens Magazine comme si de rien n'était. Ouais, bon d'accord, je suis aussi un peu le parrain de son fils mais je ne vois pas en quoi cela pourrait remettre en cause l'objectivité de ma critique.
Datcha blues parle des jardins potagers en Biélorussie. Dit comme ça au cours d'un dîner, ça jette un froid. La Biélorussie est aujourd'hui la dernière dictature d'Europe, dirigée depuis 1994 par Alexandre Loukachenko, qui, malheureusement, est encore jeune. La population y subit un contrôle policier permanent, une bureaucratie qui met à jour avec un certain talent la tradition soviétique et des conditions de vie quotidiennes auxquelles le mot "pénible" rend difficilement justice. Ronan Hervouet analyse avec rigueur la construction de cet espace caractérisé par la dictature et qui constitue un cadre de vie inhumain. C'est aux marges de cet espace que se situe l'objet sociologique de son texte : c'est en effet en bordure de ces gigantesques villes grises que se trouvent les datchas, ces bicoques impeccables faites de matériaux de récupération et entourées d'un jardin potager. C'est dans ces datchas que les Biélorusses passent tout leur temps libre, l'expression trouvant ici tout son sens.
En interrogeant des familles entières, Ronan Hervouet saisit avec acuité le quotidien en dictature en passant par cette petite marge de liberté que représente la datcha. C'est par ce biais que l'on saisit comment un système inhumain fonctionne finalement : parce que chaque interstice laissé en friche par le pouvoir est empli d'humanité. Si l'importance de ces jardins potagers est primordiale dans une économie de la survie et de la débrouille, la datcha est au bout du compte le seul endroit où les Biélorusses peuvent essayer d'être heureux. Datcha Blues parvient, en partant d'un terrain qu'on pourrait penser anecdotique, à établir une représentation précise du fonctionnement de cette société dénaturée par la dictature.
Pour finir, tout au long du livre plane l'ombre de Tchernobyl, située à quelques kilomètres de la frontière entre l'Ukraine et la Biélorussie. Dans un épilogue à son texte, Ronan Hervouet témoigne avec sincérité des réalités rencontrées là-bas, au sein des familles dont il partage le quotidien. Il parle avec franchise de ses doutes à pouvoir aborder cette réalité comme sujet d'étude avec tout le détachement propre à un travail sociologique. C'est là que le texte devient touchant, dans la relation de l'expérience humaine du chercheur, c'est là aussi qu'on n'est pas peu fier d'être son copain.
 
EM
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