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Last Tango in Aberystwyth
Par AS dans Le Fauteuil en velours brun
de Malcolm Pryce - Bloomsbury
A première vue, et bien que toutes deux soient des villes maritimes, situées sur la côte ouest de leurs pays respectifs, Aberystwyth n’a que peu en commun avec Los Angeles. L.A. est une métropole bouillonnante de gens et de récits, de rêves et d’aspirations déçues et Aberystwyth est une petite ville balnéaire et universitaire de l’ouest du Pays de Galles qui, même après l’afflux saisonnier de sa population étudiante, ne parvient pas toujours à franchir la barre des 20 000 habitants.
Mais l’Aberystwyth dont Malcolm Pryce rêve et où il tisse ses romans noirs diffère quelque peu de la version officielle. Dans cette ville imaginaire, un mogul du cinéma – responsable de la série des « What the Butler Saw » qui a rendu Aberystwyth justement célèbre – tient la population sous une main de fer (il est également le maire de la municipalité) et se languit d’une femme fatale qui, seule parmi toutes, a repoussé ses avances. Dans l’ Aberystwyth rêvée de Pryce, deux sociétés mafieuses se disputent le contrôle de la ville dans une guerre des gangs impitoyable. Et Louie Knight, l’unique détective privé du coin, rôde les rues la nuit, hanté par son passé et son amour perdu, Myfanwy.
Jusque là , donc, tout va bien. Aberystwyth, chez Malcolm Pryce, n’est évidemment qu’un prétexte, une de ces villes de cinéma, faite toute entière de façades, la scène un peu artificielle que l’auteur a choisie pour exhiber sa connaissance des conventions du polar, sa maîtrise parfaite du genre et du style dont Chandler s’était fait le saint patron.
Rapidement, pourtant, les choses se dégradent, l’histoire diverge et nous force à ignorer cette explication simple et rassurante : c’est dans des bars mal famés que Louie Knight devrait noyer ses soucis et ses souvenirs et rencontrer ses informateurs, sûrement pas chez le marchand de glaces de la plage. Quand le détective s’aventure dans le quartier louche d’Aberystwyth, ce serait sans doute pour y assister à une rencontre illicite de boxe ou perdre sa chemise au poker dans un casino clandestin ; que fait-il donc parmi les spectateurs d’un match illégal de raconteuses de ragots ? Et ces deux sociétés criminelles dont le conflit met la ville à feu et à sang ? Les Druides (le Pays de Galles est un pays celtique, au même titre que la Bretagne) ? Les Meals on Wheels (traditionnellement, une organisation caritative de livraison à domicile de repas pour les petits vieux et les handicapés) ? Et ces étrangetés s’accumulent, et avec elles leur effet comique : pourquoi tant de ventriloques ? Qui sont tous ces rêveurs et ces paumés qui rejoignent le cirque et, n’arrivant même pas à devenir clowns, sont gardés en cage dans l’unique fête foraine d’Aberystwyth ? Qui est Rimbaud, ce vétéran tourmenté des guerres du Pays de Galles contre la Patagonie, qui hante les collines avoisinantes poursuivi par des flics trop violents et zélés ? Et où est ce professeur en pompes funèbres que Knight est payé pour retrouver ?
Peu à peu, l’emprise de cette démence comique s’étend sur le reste du livre, refusant de se contenter des lieux et des personnages secondaires. Le ton du roman reste typiquement « noir » - nous n’avons pas en vain fait plus haut allusion à Chandler – et l’intrigue est bien policière, même si le scénario emprunte de plus en plus au fantastique ou au science-fictionnesque, mais Pryce manipule les clichés avec aplomb et fait violence même aux conventions du genre. Louie Knight se retrouve ainsi bien muni d’un associé aux occupations parfois louches, mais celle-ci est une jeune fille d’à peine seize ans. Il a aussi, et comme il se doit, une némésis, un ennemi de longue date qui a causé la mort de son meilleur ami, mais il s’agit ici de son ancien prof de gym et le meurtre en question était en fait un accident durant une séance de cross-country qui a mal tourné. Non pas d’ailleurs que toute la ville ne soit terrifiée à la seule mention de Herod Jenkins : « Ils ne l’attraperont jamais, murmurent les citoyens d’Aberystwyth discutant de l’affaire chez le marchand de glaces, c’est un ancien prof de gym ! »
Toutes ces bizarreries se combinent donc chez Pryce pour créer une logique interne, propre à son univers, une logique qui emprunte ses éléments au monde réel sans pour autant en participer. C’est cette logique qui rend possible la lecture de Last Tango. Tout comme chez Terry Pratchett, tout comme chez Lewis Carroll, tout comme, à un degré moindre peut-être, chez P.G. Wodehouse, c’est cette logique qui nous fait rire et nous tient en haleine. Le récit devient alors un roman de substitutions, un exercice en dextérité : Pryce nous montre sa capacité à évoquer le rire ou les larmes à partir de rien ou, pour être plus précis, de n’importe quoi, et l’impression finale est qu’il aurait pu tout aussi bien, et avec autant de succès, choisir ses personnages parmi les ustensiles d’une batterie de cuisine et nous entretenir des amours déçues du couteau et de la fourchette ou de l’ambition de la louche à dominer le tiroir à droite de la machine à laver.
Last Tango in Aberystwyth devient alors, vu sous cet angle, une démonstration du talent d’un auteur capable de distiller l’essence de la comédie ou du drame et de la réinjecter, non pas dans les personnages, non pas dans l’histoire racontée, mais dans le style, dans la façon même qu’il a de raconter cette histoire, dans la réaction, dans l’attente qu’il provoque chez le lecteur, dans le simple fait d’annoncer tel aspect du récit comme une comédie, tel autre comme un drame. Et, tout simplement parce que Pryce a le talent qui convient, la démonstration fonctionne merveilleusement.





