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War Room – Fragment d’entreprise en une scène
Par OB dans Hum(oe)ur libre
Dans la salle de réunion, l’atmosphère est tendue ; cinq cadres sont enfermés là depuis plus de huit heures et doivent sortir des planches consensuelles pour un comité de pilotage demain matin à l’aube auprès du pédégé. Malheureusement, ils ne sont pas d’accord, ni sur la forme, ni sur le fond.
KARL. Je récapitule : les missions de cette nouvelle direction sont …
PATRICIA. Ne pourrions-nous pas l’appeler plutôt division, au lieu de direction. Direction, çà fait un peu pompeux, non ?
ETIENNE. Pas question, les ordres sont clairs, on m’a mandaté pour mettre en place une direction du progrès dans le groupe, et ils n’ont pas hésité sur le terme. Direction.
PATRICIA. Bon, bon… je disais juste qu’une direction avec une dizaine de personnes, c’est cocasse.
KARL. Cocasse ou pas, il faut bien qu’on les finisse ces planches, non ? Je disais donc les missions de cette nouvelle direction doivent…
AURELIE. Vous l’avez appelé comment au fait cette direction ?
PATRICIA. Démarche de progrès continu.
VINCENT. Quoi ? Vous n’avez rien de plus pompeux par hasard.
AURELIE. Moi, je trouve çà pas mal !
KARL. Qu’importe comment s’appelle cette direction, ce qui compte c’est ce qu’elle va faire, non ?
ETIENNE. Oui, vous avez raison, mais le nom c’est important. Démarche continue du progrès, mmh… çà sonne mieux, non ?
AURELIE. Oui, c’est pas mal aussi.
VINCENT. Moi, je verrai mieux : « Direction du progrès ».
KARL. Alors là , pour le coup, çà fait un peu communiste.
PATRICIA. Progressiste, tu veux dire. Il rit.
ETIENNE. Arrêtez un peu ces mesquineries, le temps passe, et nous n’avons fait que 6 « slides », en… huit heures. C’est effrayant comme nous ne sommes pas productifs, aujourd’hui.
AURELIE. La faute à qui ? Vous êtes tout le temps en train de titiller la virgule, ajuster les couleurs, discuter sur tel mot à la place d’un autre, pour quel résultat ? Voilà huit heures qu’on coupe les cheveux en quatre, et on n’a à peine fait la moitié des planches. Vous croyez que çà l’intéresse notre pédégé si le fond doit être jaune ou ocre, ou si il vaut mieux mettre du Times pour les titres au lieu d’un Verdana en italique. Et le nom de la direction, parlons-en. Direction de la démarche du progrès ! Foutaise ! A vous voir, çà donne plutôt l’impression d’une régression progressive…
ETIENNE. Aurélie ! Qu’est-ce qui vous prend, bon sang ? Je ne vous ai jamais vu comme cela. Vous avez perdu le sens de la raison ?
VINCENT. Régression progressiste, çà sonne bien, vous ne trouvez pas ?
ETIENNE. Vincent ! Je vous demande d’arrêter de plaisanter sur ce sujet. De toute façon, le nom de la direction est figé, il s’agit bien de décrire les missions de la direction des Démarches de progrès continu. Et je vous prie maintenant de vous concentrez sur le cœur du sujet. Aurélie s’est un peu emportée, peut-être, mais elle a raison. Je vous ai laissé trop de liberté et vous avez divergé. Allons à l’essentiel ! Karl, où en êtes-vous ?
KARL. Toujours au même point. Les missions !
PATRICIA. J’imagine que la mission principale d’une telle direction est de mettre en place une politique du progrès continu dans le groupe.
VINCENT. Avant cela, sa mission prioritaire est de lancer des projets concrets de réduction de coût.
PATRICIA. Pas du tout. Avant de lancer des projets tout azimut, il faut bâtir une stratégie.
AURELIA. Oui, tu as raison. Sans stratégie, pas de vision.
KARL. Non, Aurélie, c’est le contraire. Sans vision, pas de stratégie.
ETIENNE. Vous n’allez pas recommencer.
KARL. J’essayais seulement d’expliquer les choses, si on n’a plus le droit de parler maintenant.
AURELIE. Tu es sûr de ce que tu avances ? Sans vision, pas de stratégie ? Silence. J’étais persuadée que c’était le contraire.
PATRICIA. On s’en fout de la vision ! Ce qui compte c’est la stratégie ! C’est quoi notre stratégie, chef ?
ETIENNE. Et bien …
KARL. Je suis désolé, mais je ne peux pas te laisser dire çà . Sans vision, il n’y a pas de stratégie, c’est le B A BA du management. La vision nous montre la direction et le point d’horizon vers où l’on va, la stratégie n’est que le chemin pour y accéder.
VINCENT. Exact !
AURELIE. C’est très beau ce que tu viens de dire.
ETIENNE. Oui. Il nous faut d’abord une vision. Karl, ajoutez un « slide » sur la vision.
KARL. Tout de suite, patron !
PATRICIA. Dingue ! Vous êtes tous contre moi c’est çà !
ETIENNE. Patricia !
PATRICIA. Ok, ok, allons-y pour une planche sur la vision. Alors qu’est-ce qu’on y met, patron, sur cette planche. C’est quoi votre vision.
ETIENNE. Humm…d’abord ce n’est pas la mienne, mais la notre. Une vision est partagée vers où l’on veut que l’entreprise aille. Je dirais … silence
AURELIE. Nous pourrions dire que nous voulons réduire nos rebuts.
ETIENNE. Oui, bonne idée, voilà de la vision : réduire nos rebuts.
PATRICIA. La belle histoire. Vous trouvez que c’est une vision, çà !
VINCENT. Non, la vision c’est un salaire plus élevé pour tous. Il rit.
KARL. ... et une voiture de fonction pour tous.
AURELIE. Arrêtez les mecs, vous êtes chiants !
ETIENNE. Vous rigolez mais vous n’avez rien de mieux à proposer ? Patricia, je te vois sourire. As-tu mieux à redire ?
PATRICIA. Moi, tu veux mon opinion ?
ETIENNE. Oui, c’est en effet à toi que je parle. Qu’en penses-tu ? Quelle est ta vision ?
PATRICIA. Ma vision... et bien... c’est que je vais pas tarder à partir. Ok, ok, je plaisante. Elle réfléchit. Notre vision pourrait être : « être les meilleurs ! »
KARL. Quel connerie !
ETIENNE. Pas du tout. Je trouve çà brillant ! Continuez.
VINCENT. Je trouve cela plutôt naïf.
AURELIE. Ambitieux.
KARL. Foutaise. Et pourquoi pas : « être les meilleurs du monde ! De l’univers même ! »
ETIENNE. Oui, et pourquoi pas ? Karl, inutile de faire cette tête. Réfléchissez. Notre entreprise est cinquième européenne, huitième mondial.
KARL. Neuvième !
ETIENNE. En constante progression. Bientôt huitième sans doute. Si nous n’ambitionnons pas d’allez vraiment plus haut, jamais nous pourrons avoir de résultats confortables pour maintenir notre effectif…
VINCENT. En France ?
ETIENNE. Exactement.
VINCENT. Nous y voilà ! Encore une menace ? J'aurais du y penser que toute cette mascarade de planches, c'était pour nous montrer qu'il allait falloir encore licencier.
PATRICIA. Pas du tout. C’est en étant ambitieux que nous mettrons nos salariés à l’abris.
AURELIE. Enfin, un peu de bon sens.
KARL. Aurélie, est-ce que tu pourrais arrêter à la fin ?
AURELIE. Arrêtez ? Arrêtez quoi ?
KARL. De toujours être d’accord avec les chefs. C’est usant.
ETIENNE. Karl, pourrions-nous reprendre la planche sur la vision, s’il vous plaît ?
KARL. Oui, bien sûr, je vous l’écris tout de suite, cela va être simple : La vision… Etre le meilleur !
ETIENNE. Je mettrais plutôt être le leader mondial dans notre secteur. Ca sonne mieux.
VINCENT. Alléluia ! Bientôt vous allez nous dire que vous renoncez à cette usine près de Hong Kong et que vous allez ré-embaucher les trois cents personnes licenciés l’an dernier. C'est çà ? Quel monde merveilleux ! Quelle entreprise humaine ! Tout çà grâce à la direction du Progrès continu !
PATRICIA. Vincent, tu commences vraiment à nous faire chier avec ton syndicalisme décalé.
VINCENT. Ah oui, je commence à te faire chier ? Tu m’en diras tant. Je n’ai quasiment pas parlé de ces huit heures de calvaire et voilà que j’assène une vérité à Madame la Contrôleuse de Gestion, et la voilà offusquée. Je suis désolé de contrarier ta droite pensée de capitaliste, ma cocotte !
PATRICIA. Si tu continues je vais te foutre une claque.
AURELIE. Patricia, arrête. Vous n’allez pas vous battre, non ? Nous sommes entre personnes civilisées que je sache...
KARL pour détendre l'atmosphère. Pourtant, vous avez mis quelques peintures de guerre et un tailleur sacrément guerrier.
AURELIE. Je ne vous permet pas. Etienne, vous n’avez pas laissé passer ces propos machistes.
ETIENNE. Oui, euh, Karl, c’est un peu limite. Excusez-vous, s’il vous plait.
AURELIE. C’est offusquant !
ETIENNE. Ce n’est pas si grave, on peut rire un peu. (à Vincent) Quant à vous, je vous demande de vous calmer ou de partir. (à Karl et à Patrick) Reprenons. Je pense que pour la vision, nous sommes tous d’accord, maintenant.
KARL. Oui, je ne touche plus à cette planche. Passons à la stratégie.
VINCENT. Espérons qu’elle soit aussi consensuel que la vision.
PATRICIA. Moi, je ne peux pas travailler dans une atmosphère aussi sarcastique. C’est lui ou moi.
VINCENT se levant. Vraiment ?
AURELIE. Vincent !
KARL à Aurélie. Laisse-les !
PATRICIA se levant. Je vous demande d’arrêter avec vos remarques déplacées. Si la vision de l’entreprise ne vous convient pas, vous n'avez qu’à changer de boite. En tout cas, je vous invite à le faire sur le champ.
VINCENT. Vous m’y invitez ? Est-ce une menace ?
AURELIE. Patricia !
ETIENNE en deçà de ce qu'il faudrait. Calmez-vous.
PATRICIA. Prenez-le comme vous le voudrez !
VINCENT. Oui ! Je vois ! Je vais le prendre comme je le veux mais d’abord vous allez prendre ceci ! Il lui envoie une claque en pleine figure. Patricia tombe.
ETIENNE & AURELIE. Mon dieu.
KARL. Mauvaise stratégie !
Un moment, tout le monde se regarde comme dépassé par le geste.
PATRICIA. Etienne, faites quelque chose ! Virez-le !
ETIENNE. Et bien…
KARL. Vous n’allez pas le virer pour une réaction un peu excessive.
AURELIE
Un peu excessive, c’est un malade, qui ne respecte ni les femmes, ni la hiérarchie.
KARL. Ah, çà c’est sûr, il la respecte beaucoup moins que toi.
ETIENNE. Qu’est-ce que vous voulez dire ?
KARL. Oh, rien du tout.
ETIENNE. Pourtant, il m’a semblé que vous vouliez à nouveau offenser Aurélie. Vous devriez faire attention à vos propos, car vous pourriez suivre le même chemin que Vincent.
VINCENT. Ah, çà y est, je suis viré, c’est çà ?
ETIENNE. Exactement. Vous croyez que c’est normal de frapper quelqu’un en pleine réunion. C’est une faute grave, et j’ai de nombreux témoins. Je n’aurais aucun mal à vous virer sans indemnité de licenciement.
VINCENT se jetant sur lui pour l’égorger. Salopard, vous n’attendiez que çà , hein, pour me virer. Enfoiré !
KARL. Arrête !
AURELIE. Mon Dieu !
ETIENNE. Veuill…Arrgggh
VINCENT. Hein, on fait moins le malin maintenant, … à mon tour de t’assener ma vision.
PATRICIA. Mais tu vas arrêter petit con ! Tu aggraves ton cas.
Karl s’interpose pour libérer Etienne de l’étreinte de Vincent.
ETIENNE. Je vous en prie…
Vincent lâche Etienne qui tombe à ses pieds. Karl l’écarte gentiment tandis qu’Aurélie se jette sur Etienne.
AURELIE. Etienne, çà va, tu n’as pas trop mal.
KARL. Tout va bien, ce n’est pas si grave. Reprenons notre calme.
PATRICIA. Pas question. Appelez la sécurité, on va l’évacuer manu militari. Il ne remettra plus jamais les pieds dans cet usine.
KARL. Il en est hors de question. Vincent est un salarié de la boite. Je vous interdis de faire cela.
ETIENNE se relevant. Laissez tomber, Patricia.
PATRICK. Patron !
ETIENNE. C'est un ordre. Relâchez-le. Nous avons perdu déjà assez de temps. Il remet son costard d’aplomb. Remettons nous tous au travail. A nos planches et finissons-en.
Vincent fait mine de quitter la pièce.
ETIENNE. Où allez-vous ?
VINCENT. Je m’en vais.
ETIENNE. Je ne vous ai pas demandé de partir. Silence. Si vous nous aidez à finir ces planches, il n’y aura pas de suite.
Dans un silence d’église, Vincent finit par rejoindre l’équipe autour de la table. Tout le monde se rassoit après s’être réajusté.
KARL. Nous en étions à la stratégie, n’est-ce pas ?
ETIENNE. Absolument.
-Rideau-





