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Texte à la Une

Nos premiers héros automatiques

Par AS dans Technologie et Humanisme

Donc Gilgamesh, cinquième roi d’Uruk, sans égal parmi les hommes, s’en revint vers sa ville. Il avait échoué dans sa quête de la vie éternelle ; Uta-napishtî, l’homme immortel, le rescapé du déluge, lui avait refusé son aide et un serpent lui avait dérobé la plante « qui guérit de la peur de la mort ». Comme son frère juré, Enkidu, comme les hommes moindres sur lesquels il régnait, Gilgamesh allait devoir vieillir, puis mourir.

En arrivant en vue des murs de sa cité, pourtant, son coeur se mit à battre plus fort et on peut imaginer qu’un sourire, le premier depuis de longs mois, s’inscrivit sur son visage. Il se retourna vers Ur-shanabi, le nocher qui, désormais en exil, l’avait accompagné. Il lui vanta la grandeur et la puissance d’Uruk. Pour lui, il n’y avait pas de doute : une ville si imposante et si belle ne pourrait jamais vraiment être oubliée. Et son roi le plus célèbre ne s’effacerait jamais vraiment de la mémoire des hommes. Gilgamesh atteindra après tout à l’immortalité.

Les années 2004 et 2007 ont marqué, chacune à son tour mais hélas dans l’indifférence générale, une étape importante de l’histoire de notre espèce. Pour la première fois, deux objets fabriqués par l’homme ont franchi les limites de notre système solaire. Cette frontière, le choc terminal, marque le point où le vent solaire, ce flux de particules et de radiations émis continuellement par notre étoile, rencontre et se heurte au milieu ambiant interstellaire, pas aussi vide qu’on ne le croit. Ces particules, protons et électrons qui voyageaient jusque là à plus de 400 kilomètres par seconde, ralentissent alors considérablement, perdent les trois quarts de leur énergie et créent une zone d’onde de choc, l’héliogaine, que les deux Voyager visitent désormais.

Cette frontière n’est d’ailleurs pas statique. Voyager II, par exemple, l’a traversée pas moins de cinq fois en 48 heures. Elle varie considérablement, s’étendant et se contractant au rythme de la densité du milieu interstellaire contre laquelle elle se presse, au rythme aussi de l’intensité de l’activité du soleil. Le système solaire, semble-t-il, bat comme un coeur.

Voyager I et II ne sont pas les seuls à s’aventurer ainsi dans les recoins les plus inhospitaliers de l’espace lointain. Pas moins d’une vingtaine de sondes et d’engins divers, partis de la Terre, patrouillent actuellement notre système solaire. Messenger vient d’effectuer son premier survol de l’enfer de températures et de radiations qu’est Mercure et devrait se placer en orbite en 2011. Cassini orbite, elle, autour de Saturne depuis quelques temps déjà et a envoyé une sonde, Huygens, à la surface de Titan, une des lunes de cette planète. Deux satellites artificiels observent en ce moment même la surface de Venus, quatre autres celle de Mars, sur laquelle deux robots d’explorations (les « rovers Â» Opportunity et Spirit) ont passé désormais plus de quatre ans.

Il n’y a pas, de fait, une seule planète du système solaire qui n’ait récemment reçu ou ne doive prochainement recevoir une ambassade terrestre. Pendant longtemps le seul domaine de la NASA, ces missions se sont depuis plusieurs années internationalisées. ESA, l’agence spatiale européenne, est désormais un acteur majeur de l’exploration spatiale. L’Inde et surtout la Chine commencent à faire sentir leur influence et s’intéressent particulièrement à la Lune. De la Lune aussi le Japon ramène chaque jour, grâce à la mission Kayuga, d’incroyables images haute définition tandis que la sonde Hayabusa, elle aussi japonaise, en ce moment même revient, blessée, tant bien que mal, vers notre planète avec ses échantillons d’astéroïdes collectés entre la Terre et Mars.

Or, de toutes ces missions le public entend à peine parler. La science a toujours fait figure d’enfant pauvre dans les média et désormais l’environnement et le réchauffement global prennent la part du lion du peu d’attention que les journaux et la télévision sont prêts à consacrer au fait scientifique. Les rares segments d’information traitant de l’espace concernent presque exclusivement la Station spatiale internationale, un projet extrêmement coûteux (bien qu'au financement toujours problématique) et à l’utilité plus que douteuse, mais qui a l’avantage de mettre en scène des êtres humains.

Cela s’explique aisément : aussi rationnels que nous aimons à nous croire, nous ne nous expliquons pas le monde à l’aide de données, de faits ou de théories, mais plutôt en nous racontant des histoires. Les êtres humains sont les enfants du récit et tout récit se doit d’avoir un héros. Peu d’entre nous connaissent le mode de fonctionnement d’un antibiotique, mais pour la plupart nous avons entendu l’histoire d’Alexander Fleming revenant de vacances pour retrouver ses boîtes de Petri contaminées par Penicilium notatum. Notre imaginaire collectif est rempli d’images similaires : Marie Curie, mourante, découvrant le radium ; Louis Pasteur, bienfaiteur de l’humanité, guérissant le jeune Joseph Meister du virus de la rage ; Darwin faisant le tour du monde sur le Beagle.

Or, près de quarante ans après la fin du programme Apollo, les noms les plus souvent associés à la recherche spatiale sont toujours ceux de Armstrong et Aldwin, quand ce n’est pas celui de Gagarine !

Car, quand il s’agit de sondes d’exploration, il est difficile d’associer un visage humain à ces machines. Caroline Porco, passionnée et charismatique, en est venue à représenter presque à elle seule la mission Cassini mais c’est là un cas exceptionnel et bien peu de nos programmes spatiaux ont su trouver un porte-parole aussi doué.

Pour ceux d’entre nous qui s’intéressent à l’exploration spatiale (en danger quasi permanent de réductions budgétaires), il faut donc d’urgence changer d’approche et avant tout faire face à la réalité : il n’y aura pas de mission spatiale habitée digne de ce nom avant longtemps. L’espace est un milieu incroyablement hostile et l’établissement de bases permanentes, ne serait-ce que sur la Lune, se heurte à des difficultés presque insurmontables. Dans l’état actuel des choses, les missions humaines vers Mars que l’administration Bush a imposées à la NASA sont plus que problématiques et quant à l’exploration directe des planètes extérieures (Jupiter, Saturne, Neptune ou les planètes naines), elle est et restera longtemps impossible. Pour les décennies à venir, des robots - et non des hommes - seront les ambassadeurs de l’humanité dans l’espace.

Pour créer le soutien populaire indispensable à un programme spatiale digne de ce nom, il faudra tenir compte de ce fait. Il faudra être capable de raconter des histoires. Il faudra trouver une nouvelle génération de héros ; et ces héros pendant longtemps ne seront pas humains.

Cela n’est pas aussi impensable qu’il y paraît : encore une fois, nous pouvons nous flatter et nous prétendre logiques, mais en réalité nous ne faisons que nous servir de la logique comme d’un outil que nous ne sommes que trop prêts à reposer sur l’établi une fois sa tâche achevée ; nous réagissons avec notre coeur et nos tripes, pas avec notre cerveau.

Il est facile aussi de prêter des réactions, des qualités humaines, à des objets qui en sont dépourvus, que ce soit voitures ou animaux de compagnie. Certains parleront avec affection de leur Renault, d’un objet de leur collection, d’un bâtiment ou même d’une ville. Nous attribuons aussi de façon routinière des sentiments humains à Fido, ce qui est évidemment ridicule. L’attachement d’un animal de compagnie à son maître a bien plus à voir avec l’attitude d’un loup pour le chef de la troupe qu’à quoi que ce soit qui ressemble à de l’amitié. Qui peut prétendre savoir ce qui se passe dans la tête d’un chien ?

Même quand nous savons que les objets de notre intérêt ou de nos affections sont créés de toutes pièces et n’ont qu’une existence artificielle, nous ne pouvons nous empêcher de former avec eux des liens émotionnels. Les personnages de fiction qui parsèment notre culture en sont la preuve, mais aussi les « stars Â» du cinéma ou de la télévision. Nous prétendons connaître des gens que nous n’avons jamais rencontrés, sachant parfaitement que dans l’éventualité d’une telle rencontre, nous les trouverions sans aucun doute creux et sans intérêt, si ce n’est pas répugnants. Qui peut prétendre savoir ce qui se passe dans la tête de Paris Hilton ?

De plus, et à la différence de Paris Hilton, il n’est pas difficile de trouver une certaine grandeur à ces machines, a priori froides et sans vie, qui remplissent obstinément leurs missions dans des conditions incroyablement hostiles. Ainsi des « rovers Â» américains Spirit et Opportunity, initialement prévus pour endurer six mois sur la planète rouge et qui après plus de quatre ans continuent à arpenter tant bien que mal la surface de Mars, utilisant même leurs roues usées jusqu’au moyeu pour en creuser et étudier plus en profondeur le sol aride et rendant leurs traces visibles de l’espace.

Ainsi de Cassini, décrivant des orbites folles autour de Saturne et de ses satellites, envoyant vers la Terre des images superbes (celle de notre planète, un point de lumière à peine visible au travers des anneaux, est une de mes favorites) et des films, comme celui d’une des lunes intérieures déformant à chaque passage de sa gravité les anneaux de la planète géante (Soft Collision). Cassini encore, qui, après qu’on eut découvert un défaut de communication entre elle et la sonde Huygens (prévue pour atterrir sur Titan), put altérer sa trajectoire pour que l’effet Doppler accomplisse le changement de fréquence radio nécessaire. Une manoeuvre incroyable de précision, réalisée à plus d’un milliard de kilomètres de la Terre !

Et puis, bien sûr, ainsi de Voyager I et II, lancés il y a plus de trente ans sur le chemin des étoiles.

Ces petits robots (ils sont grosso modo de la taille d’un frigo et pèsent moins de 800 kilos) ont à eux deux visité quatre planètes, quarante-huit lunes et plusieurs douzaines d’anneaux planétaires. Ils voyagent désormais dans l’héliogaine, aux limites absolues de notre système, parcourant plus d’un million et demi de kilomètres par jour, si loin qu’il faut plus de vingt heures à leurs transmissions pour nous parvenir (il ne faut que huit minutes à la lumière du soleil pour atteindre la Terre !) et nous amener leurs rapports journaliers. Et ils continueront longtemps ainsi : le plutonium les alimentant en énergie ne devrait pas être épuisé avant une quinzaine d’années encore, et si certains de leurs instruments sont désormais inopérants, ils peuvent encore beaucoup nous apprendre sur la nature des espaces interstellaires. Après cela ils continueront, tous feux éteints, leurs voyages vers la constellation de la Girafe et Sirius, respectivement. Arrivée prévue dans 40 000 ans !

Peut-être alors s’agit-il d’une anthropomorphisation grossière, mais j’aime à me les représenter ainsi, ayant quitté la protection de l’héliosphère, exposés aux radiations cosmiques, dotés d’une personnalité simple comme la technologie de leur époque, dévoués et entêtés à la fois, et seuls, terriblement seuls dans le noir et le froid, et je ne peux m’empêcher de penser que l’humanité a trouvé là, si elle pouvait seulement se souvenir d’eux, ses premier héros robotiques.

Et qu’importe vraiment si, comme tous les héros dignes de ce nom, ils ont été quelque temps oubliés, et si pour l’instant personne ne chante plus leurs exploits ? Comme Gilgamesh l’apprit il y a si longtemps, les vrais héros se battent contre l’oubli.


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Un livre sur la pile

Les chroniques de l’oiseau à ressort

Haruki Murakami

Un livre qui a entamé beaucoup de mes a priori sur la littérature japonaise, en grande partie grâce au charme ordinaire du héros/narrateur, Toru Okada, qui n’aime rien tant que de se cuire des pâtes en écoutant de l’opéra mais se retrouve pourtant confronté à une succession d’événements et de personnages de plus en plus étranges.

Note : 8/10

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