« Chaque goutte du temps qui s’écoule me semble aussi précieuse qu’une gorgée de bon vin et j’ai perdu presque tout intérêt pour la vision spatiale des choses. » Yukio Mishima, lettre du 6 juillet 1970 adressée à Yasunari Kawabata


Exercice premier
Entre Paris, Hong Kong et New York : la fille à la barrette

Un soir, désabusé, un musicien rentra pensivement chez lui, alluma une cigarette et composa quelques notes sur sa guitare. Elles s’élevèrent un peu tremblantes, dans le silence de la pièce, avec un doux éclat. Le musicien se sentit réconforté. Il poursuivit dans une gamme plus basse, comme s’il voulait chuchoter avec son instrument. Au dehors, la lumière était en train de tomber. Dans sa chambre, il n’y avait pas de fenêtre (il vivait dans une cave, comme beaucoup de musiciens) mais il sentit la nuit approcher. A cette heure, aucun bruit ne s’élevait plus dans l’immeuble : seulement les échos, dans la cour intérieure, de couverts qui s’entrechoquent, la rumeur tranquille d’une journée de travail qui s’achève. A cette heure, les enfants finissent de faire leurs devoirs. Les parents sont en train de dîner. Le musicien n’avait pas de famille pour le déranger. Cette chanson eut un certain succès cet été-là.

Il la composa en pensant à une fille qu’il avait vu pleurer un jour dans un café. Il devait être onze heures du matin. Il était en train de prendre son petit déjeuner. Il était assis à l’intérieur, elle se trouvait à la terrasse. C’était un jour de grand soleil. Une vive lumière se reflétait sur les façades des immeubles. Même les arbres paraissaient plus verts. Le vent agitait légèrement les parasols. A côté d’elle, une vieille femme mangeait en mastiquant consciencieusement son pain. Une autre, plus jeune, lisait un magazine. Une troisième surveillait son fils qui jouait à ses pieds. La petite n’avait même pas quatorze ans et elle n’était pas bien jolie. Elle ressemblait à une enfant avec ses joues rondes, ses lunettes, et cette barrette orange qu’elle portait sur ses cheveux. Mais elle avait déjà un vrai chagrin de femme. Elle tenait convulsivement contre son oreille un téléphone portable, et de ce téléphone semblaient sortir des mots qui lui rongeaient le cœur. Alors, saisissant un mouchoir en papier, elle soulevait ses lunettes et épongeait ses larmes puis se remettait convulsivement à écouter. Le musicien fut certain qu’il s’agissait d’un chagrin d’amour. Seul un chagrin d’amour peut ainsi vous faire sangloter en public avec autant de volupté. Il la regarda, à quelques pas seulement de lui derrière la vitre, trembler sous l’assaut des larmes au milieu de la lumière, des arbres verts et du vent qui agitait légèrement le bord des parasols. Il se souvint de sa propre vie et fut à son tour submergé par le chagrin. Pourtant, comme cette chanson n’était pas venue directement de sa vie à lui, elle conserva quelque chose de cette intensité particulière du matin et c’est ce qui fit son succès : cette sourde intimité dans une eau pure, cette voix sombre et secrète sur un fond clair.

Un soir, un jeune homme entendit cette chanson à la radio. Il était en train de discuter avec son frère d’un sujet très sérieux –peut-être du choix de ses études, peut-être de sa relation avec la fille qu’il aimait à cette époque. Ils étaient vautrés dans le canapé du salon et discutaient avec animation. La chanson qui passait à la radio, avec sa lenteur, ses accents lancinants, formait un net contraste avec leurs voix. Aucun des deux frères ne s’en aperçut. Cependant, chaque fois qu’ils repensèrent par la suite à cette conversation, ils ne purent le faire sans un étrange serrement de cœur. Ils finirent pourtant par aimer cette chanson. Elle devint un visage familier se dressant de temps à autre au bord du fleuve que creusaient leurs vies. Lorsque plus tard ils se trouvèrent séparés, l’aîné s’étant installé dans un autre pays, cette chanson continua à déployer le temps d’un refrain un espace commun où ils discutaient indéfiniment de leurs vies. Si bien qu’une nuit, dans un bar de Hong Kong, lorsque l’aîné vit surgir sur le fond noir et mouvant de cette chanson la silhouette d’une inconnue, il se sentit profondément troublé sans savoir pourquoi. Et lorsque leur histoire se développa ensuite avec ses inévitables fulgurances, ses moments de paix et de tension, la chanson demeura enroulée autour d’eux comme un charme secret où se dessinait, à l’arrière-plan, l’image d’une fille sanglotant éperdument au téléphone, un matin de grand soleil, au milieu d’un café à Paris.

Arriva ensuite ce qui devait arriver : l’inconnue avait fini par se détacher du fond noir et mouvant de cette musique et elle était devenue une femme en chair et en os. Et lorsqu’à son tour elle le quitta, elle emporta enfoui dans sa mémoire le souvenir d’un bar du fond duquel un homme la regardait fixement, tandis que s’élevait derrière les conversations et le tintement des verres un refrain qui ressemblait à un chuchotement. Leur histoire n’avait pas duré mais sa beauté demeura. Il arriva souvent à cette femme d’écouter cette chanson dans son appartement. Un après-midi en particulier, tandis qu’elle lui écrivait encore une lettre – qu’elle n’envoyait jamais – elle vit passer sous ses fenêtres un aigle venu de la colline toute proche. L’aigle tourna autour d’elle, les ailes déployées, tandis qu’elle se laissait lentement aller aux regrets, à la souffrance. Avec le temps, la chanson qui avait réuni ce couple nourrissait aussi ce qui devait les séparer. Pour l’homme, la chanson évoquait toujours, au-delà du souvenir du bar où ils s’étaient rencontrés, l’image de son frère, de son adolescence et des premiers temps de son expatriation à Hong Kong. Si un jour elle tentait de lui parler de cette période de séparation, comment dans ce cas lui faire ressentir la douleur qu’elle éprouvait à regarder l’oiseau planer ainsi entre les tours, au-dessus de la baie ? Les courants de leurs vies ne commenceraient à se rejoindre que s’il venait à son tour dans l’appartement écouter cette chanson et attendre la venue de l’oiseau. Mais il n’habitait déjà plus à Hong Kong.

A New York, un homme saisi par la nostalgie entra dans un restaurant qui servait des spécialités de son pays. Il s’y installla pour dîner seul, il en avait l’habitude à présent. La nourriture était chère mais elle n’était pas très bonne, car les ingrédients que l’on faisait venir à grands frais étaient d’une qualité médiocre. Il composa ce dîner selon le souvenir qu’il avait conservé d’une femme pour laquelle il avait divorcé et quitté ses enfants. Leur dernier repas, ils l’avaient pris à Paris. A la fin de la soirée, en dépit de toutes ses résolutions, il avait cédé à sa jalousie et s’était mis en colère quand elle avait fait allusion à un autre homme. Il avait tenté ensuite, à plusieurs reprises, de renouer contact mais elle avait toujours refusé avec des mots blessants. Il avait pourtant appris, par amis interposés, le nom de la ville où elle vivait aujourd’hui. Ce dernier dîner avait été, jusqu’à leur dispute, un dîner heureux. Elle lui avait raconté les diverses anecdotes de son adolescence que lui rappelait la chanson qui passait ce soir-là dans le restaurant. Et elle riait, elle riait, avec une inconsciente cruauté. Il se souvenait très bien des lieux, plongés dans cette obscurité propre à Paris lorsqu’on se trouve non loin de la Seine. L’humidité semble suinter de l’air, des pierres. Non loin du restaurant, de l’autre côté de la grande avenue, se dressait la masse sombre du Louvre. On avait allumé çà et là dans la salle des lampes basses qui diffusaient une lumière chaleureuse autour de lourds divans recouverts de cuir vert épais. Il avait choisi ce restaurant à cause des rayons de livres qui en garnissaient les murs. Il savait qu’elle en apprécierait la compagnie. En dépit de ces précautions, la froideur était montée peu à peu dans leurs cœurs. Les plafonds étaient trop hauts, le sol de bois noir. Et surtout ce n’était pas un restaurant vraiment raffiné. Il était fréquenté en majorité par des courtiers, des hommes d’affaires. Personne ne lisait ces livres, disposés sans soin et sans amour sur les étagères. Il l’avait raccompagnée en voiture et les choses s’étaient gâtées. Oui, les choses s’étaient gâtées, se dit-il en mangeant l’un après l’autre les différents plats qui avaient composé leur dernier repas, en songeant à cette chanson qui lui avait laissé un souvenir mêlé d’amertume. Quelques années plus tard, il devait pourtant se remarier et ce serait un mariage heureux. C’est ainsi que dans sa vie le refrain sombra dans l’oubli.

Sa femme, cependant, connaissait ce refrain et ne lui en avait rien dit. Ou plutôt, ils n’avaient jamais eu l’occasion d’en parler. Elle avait longtemps habité à Paris, avant de venir rejoindre son mari à New York. Or, dans son ancien immeuble, il y avait un gardien qui vivait dans la loge depuis près de trente ans. C’était un ancien ouvrier du nord de la France. Il avait travaillé longtemps dans une des grandes usines de la région comme fraiseur, avant la crise économique. L’usine avait fermé et il avait dû monter sur Paris pour trouver du travail. Il avait eu la chance cependant de trouver cette place de gardien presque tout de suite, grâce à la recommandation d’un des ses anciens patrons. Il avait collé sur les murs de sa loge des photos de ses enfants et de ses petits-enfants. Un de ses fils avait aménagé, dans un coin de sa loge, une table de bois avec des bancs pour qu’il puisse prendre son café près de la fenêtre. On y voyait un petit carré de ciel sale au-dessus de la cour intérieure. Il avait disposé dans la cour des plantes vertes parce que ce n’était pas très gai. Mais la cour était paisible, l’immeuble étant surtout occupé par des retraités, des familles, quelques jeunes couples. La femme se souvenait assez bien de ce gardien toujours bien mis, poli, qui livrait le courrier à des heures ponctuelles et balayait avec soin l’escalier. Mais elle ne lui avait jamais vraiment parlé. Un jour, elle entendit quelqu’un jouer à la guitare une chanson assez triste, et cette douceur inhabituelle l’arrêta. Elle vint un instant à la loge pour demander au gardien s’il savait d’où cela pouvait venir. Ils tendirent un moment leurs têtes vers la cour pour mieux écouter, demeurant l’un à côté de l’autre sans rien ajouter. C’est alors qu’elle avait remarqué au plafond de sa loge de petites étoiles phosphorescentes. Elles formaient comme une voie lactée étincelante quand on éteignait la lumière. Le gardien expliqua : « C’est qu’on ne voit jamais les étoiles à Paris comme on les voit chez moi». Elle vit alors le ciel nocturne tel qu’on le voit chez lui : somptueux, éloquent, familier. Cette image se grava dans son souvenir, superposée aux quelques notes de guitare qui résonnaient dans la cour.

Cette chanson eut par ailleurs sa propre histoire. Née de la rencontre entre un musicien et de la fille au téléphone portable, elle apporta d’abord argent et célébrité à son compositeur. Puis elle fut supplantée par d’autres chansons. A présent qu’elle entre dans une sorte de troisième âge, on l’entend bien plus souvent à l’étranger où elle passe pour une chanson typiquement française. C’est ainsi qu’on l’entend jusqu’aux Etats-Unis et en Chine. Dans les villes de gratte-ciels, le café et la cour intérieure qui ont vu naître cette chanson ne sont plus que des décors de musée. Pourtant, quand on l’écoute, même si loin de Paris, elle dit encore quelque chose d’assez juste sur la vie des gens en ces lieux. Elle forme, comme toujours, une sorte de murmure derrière le brouhaha des conversations et le choc des tasses. Et si la lumière change, se fait plus belle, plus intense, si les arbres se mettent à verdoyer et que le vent se lève, alors on voit flotter une barrette orange au-dessus d’un visage d’enfant baigné de larmes, au milieu des autres femmes.

Exercice deuxième
Histoires de fantômes japonais

Un soir, Maman nous raconta des histoires de fantômes japonais. Il faisait nuit dehors. Le vent soufflait très fort entre les bambous. Nous nous serrâmes plus fort autour du halo de la lampe. Je me souviens de la première histoire, de la seconde, de la troisième et de la quatrième aussi. Surtout de la première : une histoire de chevelure. De la seconde : une histoire de neige. La troisième était une histoire de feuilles mortes, et la quatrième une histoire d’eau.

Je n’ai plus jamais entendu les bambous se cogner les uns aux autres comme je les ai entendus cette nuit-là. Même la couleur de suie de cette nuit, je ne l’ai plus jamais vue. Notre maison se trouvait au bord du village, à l’orée de la forêt. Dans une nuit d’une telle suie, on se trouve obligé de prendre les arbres au sérieux, de les voir tels qu’ils sont pour de vrai. C’était une forêt digne des forêts de contes de fée, très haute, inextricable et pleine de souffles inconnus. Les bambous surtout remuaient comme des os. Nos cheveux mêmes étaient des forêts. Notre expression s’y perdait, notre vrai visage. Il n’y avait cette nuit-là que des femmes dans la maison et elles ressemblaient étrangement aux femmes de ces contes. Elles avaient de beaux sourires avec des dents très blanches, et leurs yeux se détachaient nettement sur la cornée bleutée, du fond des orbites. Et s’ils se détachaient et venaient à rouler à terre comme des billes ? Autour de la maison, le vent soufflait, s’immisçait dans les moindres interstices. Maman parlait bas, en souriant.

La neige encore. Je vis surgir au fond d’un espace mystérieux deux ombres noires, cheminant sur le flanc glacé d’une montagne. Le vent faisait rage autour d’eux. Je vis aussi la face grimaçante d’une vieille femme aux dents de fer, et je me souvins que le sang frais a le goût de la rouille. Plus tard, je vis un moine assis au fond d’un cimetière. Les feuilles d’automne tombaient tout autour de lui tandis qu’il croyait s’ensevelir sous des pétales de fleurs. Les dignitaires de la cour étaient assis en demi-cercle autour de lui et des larmes silencieuses creusaient leurs joues de pierre. L’obscurité s’était répandue partout dans la maison, comme l’eau pénètre la coque des vieux bateaux. Maman souriait toujours. Enfin, je vis une tasse de porcelaine. Au fond de la tasse, un homme se noyait et le buveur finissait par se laisser mourir de soif.

Alors j’entendis de nouveau les bambous qui s’aiguisaient les uns aux autres dans la nuit, je les vis qui ployaient sous le vent comme une mer seconde, et cette houle enflait comme une réalité d’avant le monde, d’avant le temps, d’avant les mots. Je les vis aussi distinctement que je te vois, ô lecteur incrédule, assis devant moi, le livre ouvert sur les genoux, vaguement distrait par les rumeurs du dehors, le grondement sourd de la ville, le choc des tramways.

Exercice troisième
Le Receveur des Postes de Saigon

L’homme est Receveur des Postes. La Poste est l’un des plus riches bâtiments de cette ville. Elle se dresse à droite d’une église en briques rouges, à côté du fleuve. La place est décorée à la française : un petit tertre de gazon sous les pieds de la statue de la Vierge à l’enfant, et des fleurs disposées en motifs géométriques. Les marchands y vendent le soir des sucreries et des ballons. Les amoureux s’y retrouvent la nuit, abrités par l’ombre profonde des grands arbres. Le Receveur des Postes porte un costume blanc et un lorgnon. Il écrit avec des pleins et des déliés. Il est venu vivre ici, à l’autre bout du monde, et sa femme est venue le rejoindre. La ville s’étend sous un soleil implacable, recouverte d’une poussière rouge qui se transforme en boue épaisse les jours de pluie. Les gens ont des yeux qui sont comme des fentes, les traits tirés et ils portent des vêtements sombres. Certains cependant ont reçu de l’instruction et parlent une langue choisie, à peine modulée par l’accent de leur langue natale.

Elle est une femme indépendante en un début de siècle qui n’en concède pas tant aux femmes, même européennes. Elle s’est déjà mariée une fois et elle a divorcé. Que faire à présent ? La métropole est sombre, insalubre. On s’y bouscule. On lui a dit que cette ville jouit d’un climat tropical. Certes, on y attrape parfois la fièvre à cause de la chaleur saturée d’humidité et des moustiques qui y pullulent. Mais loin de la capitale, les contraintes de la société ordinaire se relâchent. Son nouvel époux étant fonctionnaire, elle pourrait mener à l’ombre des grands arbres une vie libre et tranquille. Ces fièvres lui valurent cependant son seul vrai chagrin : la perte de son neveu préféré. Il tomba malade sur le bateau qui l’amenait et mourut en arrivant.

Les habitants de la ville croisent parfois la femme du Receveur des Postes sous le grand hall, donnant le bras à son mari. Ils remarquent son grand chapeau, sa longue robe à rayures, son ombrelle. Mais elle a pour eux le même visage que toutes les femmes européennes : froid et dur. Ils écoutent ce qu’elle dit mais ses mots glissent sur eux. Ils font ce qu’elle leur demande puis ils oublient. De même, elle saisit à peine les mots qu’ils échangent. Si bien que sa fierté à elle leur demeure inconnue et que leur fierté à eux lui demeure inconnue. Une fierté face à une autre, une indépendance face à une autre : la femme à l’ombrelle et la foule anonyme aux sombres vêtements. Les contours de la Poste : symbole de sa libération et de leur oppression. Pourtant les architectes, en construisant non loin du fleuve la poste et l’église côte à côte, ont fait surgir le rêve d’une ville à taille humaine, qui persisterait comme une utopie miniature à l’ombre des premières grandes tours, même lorsque la ville rêverait de ressembler non plus à Paris, mais à New York ou à Hong Kong. Depuis un certain temps en effet, la Poste a changé de Receveur. Mais on voit encore son ombre mélancolique flanquée de son lorgnon orner les cartes postales de la ville.

Exercice quatrième
Que voit-on ?

Que voit-on dans le frigo ? De la salade, du poulet, un reste d’omelette, des tomates, des poivrons, une aubergine. Il paraît qu’on peut s’en nourrir.

Que voit-on dans son lit ? Un homme qui dort. Il est roulé en boule dans une couette. Ses cheveux en bataille dépassent de l’oreiller. Il respire régulièrement, profondément. Son visage est doux. Il a l’air d’un enfant.

Que voit-on dans la nuit ? Une ombre qui vous regarde.

Et le jour, que rencontre-t-on dans la rue ? Des autobus, des gens. Des devantures de magasins. Quelques sons aussi : des bruits de moteur, des bruits de conversation, de la musique – il doit y avoir un poste de radio allumé quelque part –, le bruit des pas, le bruit des marteaux-piqueurs. La lumière qui penche entre les arbres. Des bouts de collines. Des nuages, un soleil comme un disque un peu pâle au-dessus de la baie.

Exercice cinquième
Scènes parisiennes

Il a accroché au plafond de sa loge de petites étoiles, des lunes, des planètes qui deviennent phosphorescentes dans le noir. Cela lui rappelle, dit-il, sa campagne. Il a été ouvrier à la chaîne. Un jour, l'usine a fermé et tous les gars ont quitté la région. Et il a atterri ici, sur l’avenue des Gobelins. Des photos de ses fils et de ses petits-enfants aux murs. Il fait un très bon café. En échange, je lui écris ses lettres administratives. Parfois, le matin, je le retrouve en train de distribuer du courrier dans l'immeuble. Une vieille se plaint d'une ampoule cassée dans le couloir. Elle est sûre de ce qu'elle dit, explique-t-elle, car elle ne parvient plus à dormir la nuit. Alors elle se promène. Moi, je l'écoute. Je vois passer en souriant, dans ce couloir sombre, l'ombre de Louis-Ferdinand Céline. Il se penche sur le puits obscur de ces cours intérieures dans lesquelles il faut avoir joué une fois dans sa vie pour comprendre cette ville. Il passe son chemin. Je passe le mien.

Elle arrive de son village. Il y a sur cette avenue plus de magasins, de foule et de lumière qu'elle n'en a jamais vu de toute sa vie. Elle répond abruptement aux clients. Pourquoi n'emploie-t-elle aucune formule de politesse ? Dans sa région, me répond-elle, on n'est pas fier. Je reste avec ce mot de fierté. Quelque chose d'une pureté résiduelle dans cette réponse. J'imagine qu'un homme rencontrant un autre homme au bord d'un puits au fond d'un désert le saluerait avec le même naturel qu’elle accueille ses clients au téléphone.

Il est chaldéen. C'est lui qui le dit. Nombreuse famille. Dents très blanches lorsqu'il sourit. Jeune, viril et en même temps quelque chose d'efféminé dans les gestes, la posture, quelque chose de très oriental, comme cette poudre de safran qui recouvre le riz blanc dans la cuisine indienne. Grande douceur, un fonds certain de sensualité, qu'il assouvit sur des parkings dans sa voiture, à ce qu'il raconte, comme lorsque nous avions quinze ans et que nous n'osions rien dire à nos parents. Rapport à la vie qui n'a que peu changé en plusieurs millénaires. Il parle l'araméen, la langue de Jésus-Christ, comme il dit. Moi, je ne l'ai encore jamais entendue, cette langue, d'où le monde que nous connaissons aujourd'hui est sorti tout entier, déjà armé.

Elle se fait du thé dans une tasse ancienne. L'odeur des feuilles pliées se mêle étrangement à celui de tous les thés infusés par le passé dans cette tasse. Elle pense à Tolstoï obsédé par l'idée de se pendre à la poutre maîtresse de sa chambre. Immense exigence envers la vie. Sentiment de défaite par rapport à cette force, cette beauté, sentiment de ne pas être à la hauteur. Se sentir en excès d'amour et ne savoir qu'en faire. Dilapider ce trésor. S'étourdir, et puis se suspendre.

Exercice sixième
La photo du musée de la guerre

Sur cette photo, un enfant est couché sur son frère. On peut voir dans ses yeux quelque chose qui n'a pas d'âge, pas de mémoire, la vision du mal absolu. Il a environ trois ans, et son frère n'est qu'un bébé. Mais c'est la guerre. La terreur dans ses yeux est si précise que l'on a l'impression de voir le soldat en face de lui, fou de peur et hérissé d'armes, qui tire sur tout ce qui bouge, qui va bientôt tirer sur lui. Cette fraction de seconde est figée à jamais dans le cadre de cette photographie. On devine aussi l'attitude du photographe. Il a hésité un instant peut-être entre deux réflexes musculaires : appuyer sur le déclic de son appareil ou bondir dans le fossé pour sauver ces enfants. Mais des enfants comme eux, il y en a des centaines, et il lui faut témoigner. Double mouvement de faux pour la conscience morale : pour le spectateur de cette photographie, le moment de l'action est passé. Quant au photographe, par une étrange dérision, il lui a fallu laisser échapper ce moment pour déclencher chez ce même spectateur une torsion caractérisée de l'appareil digestif. Le spectateur comme le photographe ont quelque chose en commun : la croyance très chrétienne que ces soubresauts de la conscience, comme de minuscules gouttes d'acide dans le grand océan des souffrances humaines, changent la composition chimique des temps et ouvrent ainsi la voie d’une ère nouvelle. Mais l'enfant sur cet espace en noir et blanc semble crier et profondément en elle, elle entend résonner ce cri. Mieux encore, elle le comprend. Née sur une terre étrangère, elle n'a d'autre lien avec cet enfant que la passerelle fragile tissée par une langue transmise par les parents avec les premiers balbutiements. Mais maintenant, ces mots sont entrés en elle et ils sont devenus sa chair. Devant cette photo, elle les entend se débattre comme un appel à l'insurrection, mouvement aveugle qui ne connaît plus la raison ni le langage articulé. Face à la conscience chrétienne hantée par le souvenir biblique des villes incendiées, elle se sent glisser vers un autre pan de sa réalité : l'image de ces familles endeuillées, habillées de blanc, qui oscillent en silence en brûlant de l'encens sur les pierres tombales érigées au bord des fleuves. Dans ce balancement collectif, elles semblent bercer leur douleur comme on berce les enfants, et elles chantent sur un ton monocorde la souffrance qui n'a pas de sens et pas de limites et qu'une sagesse ancestrale leur a enseigné d'accepter, d'accueillir. Cette puissance sans nom, elle l'a sentie peser sur elle, inhumaine comme ces lois immémoriales qui ont d'abord régi les hommes en un temps où leurs vies pesaient chacune moins qu'un fétu de paille sans qu'ils cessent pour autant de se sentir des hommes. Dans cet imaginaire, la guerre est un territoire incandescent sur lequel il faut apprendre à marcher pieds nus dès l'enfance. Le pendant de cet apprentissage est un amour instinctif pour la terre. Aussi la seule évocation du nom de son pays d'origine avait-elle toujours fait se lever en elle un immense horizon de montagnes violacées dominant les rizières, alternant avec la mer et les lagunes. Elle ne sait comment, mais tous les soins qu'elle avait reçus depuis l'enfance ont abouti à ce fait fort peu rationnel qu'en découvrant pour la première fois ces montagnes, elle avait senti littéralement ses os se dissoudre dans cette terre. L'enfant sur cette photo et elle sont donc frères, au sens que l'on prête à ce mot dans ce pays et cette langue particulières. Ils sont frères car ils ont moins de dix ans de différence (mais avec les années, elle deviendrait progressivement sa mère, sa vieille tante puis sa grand-mère, voire son aïeule, si elle avait de la chance). Ils sont frères aussi par leur éducation. De ses bras, de son corps, le petit garçon couvre le corps du bébé et sa peur n'est pas pour sa propre vie : elle lit dans ses yeux qu’il a peur pour son petit frère, alors qu'il est lui-même si petit et qu'il aurait fallu lui aussi le protéger. Dans ce pays poissonneux et fertile, menacé par des guerres d'invasion toujours renouvelées, a donc fini par s'ériger un ensemble de valeurs qui constituent comme un kit de survie et que l'on retrouve partout, dans toutes les familles, même lorsqu'une partie de la population dut s'exiler à la suite des événements récents. Au premier rang de ces valeurs se trouve le sens de la fratrie. Et tandis que sous d'autres cieux les amours les plus terribles lient les hommes et les femmes de clans opposés, l'histoire reste à écrire dans ce pays-ci des grandes fratries qui sont partage du sang, de l'héritage familial et des souvenirs d'enfance, mais aussi et surtout, souvenirs de tous ces dangers où, comme un monstre écumant, une tigresse en furie qui protège ses petits, on a vu surgir à point nommé le frère ou la sœur venus pour nous sauver. L'enfant est couché sur son frère. Il a trois ans peut-être, et son frère n'est qu'un bébé. Mais c'est la guerre.

Exercice septième
La traversée du Mékong

Elle aimait les fleuves. Elle aimait leurs eaux chargées de boue qui roulent sans fin entre deux rives parfois si éloignées l'une de l'autre que l'eau couleur d'argile semble déferler jusqu'à l'horizon. Elle se rappelait alors qu'elle était née ailleurs, dans un pays où les fleuves sont bleus, avec un caractère plus impétueux et plus étroit. Ici, les fleuves sont des divinités qui dictent le rythme intime de chaque chose.

Sur ses bords, les gens se déplacent comme des morceaux de bois charriés par les flots, avec une lenteur infinie, plus prononcée au Centre qu'au Sud fourmillant d'activité. Au Nord, les fleuves plus gras et plus violents débordent chaque année. Alors on voit les habitants de certains quartiers émigrer vers les hauteurs voisines. A l'ombre des arbres, les hommes dressent des tables de billard américain et jouent tout le jour en tirant sur leurs cigarettes. Les femmes font cuire le riz sur le toit de leurs maisons. Les vieux s'assoient à leurs fenêtres et regardent leurs sandales flotter au pied de leurs lits. Des barques vont et viennent entre les maisons cernées par les eaux. Elle aimait aussi les vieux bacs vastes et carrés, avec leurs échelles de fer fixées de chaque côté qui mènent aux ponts supérieurs vers les hublots percés dans la tôle. Invariablement, un vieil homme habillé de blanc et coiffé d'un feutre mou s'y tient si droit au milieu de la cohue qu'il semble défendre face aux remous du fleuve une dignité venue d'un autre âge. Les familles se pressent au bastingage, petits enfants aux yeux farouches, grands-parents aux gestes pleins de douceur, à la périphérie du visage toujours un peu plus rude des parents, des paysans venus des villages avoisinants. Contrairement à ces hommes et à ces femmes qui devaient leur prudente vision de la vie à un contact rapproché avec la terre, elle se laissait griser par la nuance violette des eaux, par le parfum lourd et entêtant des arbres qui bordaient les rives, par les mots aigus échangés de part et d'autre du bateau, qui constituaient un contrepoint plein d'énergie et de gaieté à l'envoûtement quasi léthargique dans lequel la plongeait la contemplation du fleuve. Contrairement à eux, elle avait longtemps ignoré l'insondable rouerie du monde, son caractère faussement enchanteur, le secret de ces eaux souveraines qu'elle avait cru percer sous prétexte de les aimer. Cet amour facile, non assaisonné du sel toujours trop corrosif de la conscience, ressemblait – comme elle le comprit plus tard – à ce trop plein de sentiment que l'on cède à bon marché aux animaux domestiques avant qu'ils ne soient dégradés par la vieillesse ou la maladie. En un mot, elle avait longtemps trouvé le fleuve romanesque. Mais un jour, une nouvelle traversée se chargea de lui administrer une magistrale leçon de littérature.

C'est d'ailleurs la seule traversée de fleuve qu'elle eût jamais faite avec son père, du moins dans ses souvenirs. Ils se tenaient tous les deux à l'arrière du bateau et ils observaient son sillage. Des années plus tard, leurs rapports se dégraderaient jusqu’au point où ils cesseraient de se voir mais à cet instant, rien ne laissait présager une telle rupture. C'était un moment plein de sérénité et de lumière. C'est d'ailleurs ce dont elle se rappelait avec le plus d'acuité : cet espace blanchi par l'ardeur excessive du soleil sur lequel se détachait l'ombre protectrice de son père. Elle ne devait pas avoir plus de huit ans. Son père était en train de lui exposer un de ses principes philosophiques favoris, et elle était si jeune encore qu’elle l’écoutait avec ferveur. Elle ne se rappelle pas de la localisation de sa mère et de sa sœur sur le bateau, mais elles s'y trouvaient elles aussi, à coup sûr, formant un arrière-plan rassurant à la gravité de ces discussions qui n'étaient pas de son âge. Appuyée aux barreaux de fer, elle écoutait la voix de son père mêlée au brouhaha de la foule et aux bruits du moteur.

Un homme se tient debout à côté d'eux. Sa veste bleue est élimée aux coudes. Sous ses cheveux raides, la peau de son visage a été tannée par le soleil. Il berce avec tendresse son fils qui s'est endormi. Il le berce depuis un long moment déjà, et pourtant son fils déjà grand d'une dizaine d'années doit être lourd. Des larmes silencieuses coulent sur son visage tandis qu'il regarde l'horizon. Puis il se penche au-dessus du parapet et avec précaution, il laisse glisser le corps de son enfant dans les eaux du fleuve.

Lorsque les flots se refermèrent sur son petit garçon, le temps ne se dilata pas. L'espace conserva sa clarté. Les eaux continuèrent à rouler leurs boues rouges, semées de troncs et de nénuphars, où le bateau se frayait lentement un chemin. Les passagers du bac continuèrent à tanguer entre les amas de caisses et de paniers, de volaille et de véhicules en tous genres. Sous le ciel laiteux, on vit approcher petit à petit le rivage planté de paillotes, précédées de petites cours ombragées par des arbres touffus. Elle sentait toujours sur l'éclat presque insoutenable du soleil l'ombre nette de son père. Mais plus grande qu'elle, elle devina pour la première fois une ombre jusque là inconnue qui les entourait tous. Sans même tourner la tête, elle sentit que cette chose prenait de seconde en seconde plus de densité, de sorte que jamais ni elle, ni son père, ni aucun passager présent sur ce bateau, ne pourraient la regarder en face comme le faisait l'homme debout à côté d'eux. Aussi sûrement que si une ligne de feu s'était brusquement dessinée sur le sol, une frontière sembla se creuser entre eux et c'est dans cet éloignement que le visage de l'homme se dessina, devenu gris comme l'écorce d'un arbre, masque immémorial où l'on grave au burin la douleur des parents qui pleurent la mort de leurs enfants.

Elle apprit plus tard - elle ne sait pas exactement quand - l'histoire de cet homme. Il habitait à côté du fleuve, avec sa famille. Son fils était tombé malade, mais sa femme et lui ignoraient la gravité de sa maladie. Ils voulurent consulter un médecin mais celui-ci habitait de l'autre côté des eaux. Ils hésitèrent : l'enfant guérirait peut-être tout seul. La nuit suivante, sa fièvre empira. Ils attendirent encore toute une journée, en refoulant leur inquiétude. En cette fin d'après-midi, n'y tenant plus, ils s'étaient finalement décidés à acheter deux billets pour prendre le bac. Mais ils avaient pris leur décision trop tard.

Cent années, le temps d'une vie humaine, champ clos
Où sans merci, Destin et Talent s'affrontent
L'Océan gronde là où verdoyaient les mûriers
De ce monde le spectacle vous étreint le cœur.

Exercice huitième
Un monde dans un coquillage

Ce n'est qu'une boîte à musique : une ballerine posée dans un coquillage, avec strass et paillettes. Echos grêles d'une valse à trois temps. L'enfant regarde le coquillage. Elle regarde l'enfant. Rencontre de trois univers.

Le premier est rural. Au bord d'un canal, ombragée par un petit verger, une maison de paysans plus légère qu'un bateau de papier. Les parents cultivent le riz dans les champs voisins, les enfants pêchent des crevettes. Pour aider la famille, l'aînée monte à la capitale pour servir une parentèle lointaine. Le second est industriel. Apparition de la babiole concomitante à celui de la société de consommation sur un continent jusque là relativement austère. S'y ajoute une esthétique particulière, d’inspiration chinoise, selon laquelle la beauté est d’abord un signe extérieur de richesse. D'où le choix du thème de la danseuse. D’où cet écrin de fausse nacre, et la nuance rose de sa robe de tulle qui se détache comme une fleur exotique sur un fond de velours noir. La rencontre de ces deux mondes crée le troisième : l'Occident revu et corrigé par l'Orient, dégradé en pacotille. La ballerine en équilibre sur ses pointes, les deux bras légèrement fléchis au-dessus de sa tête, arbore sous son chignon délicieusement torsadé un sourire plein d'extase.

Ce coquillage est le dernier de ses cadeaux. Tout en continuant à sourire, elle veut le refermer aussitôt. Mais la joie de l'enfant l'arrête. Pourquoi, sa fête d'anniversaire terminée, ne pas lui en faire cadeau en cachette ? Il n’en sera rien. A-t-elle oublié que l'enfant n'est qu'une servante ? Sa grand-mère serre soigneusement l'objet précieux dans une armoire fermée à clef. Cependant, dans sa sollicitude, une fois par mois, pendant une demi-heure, elle autorisera l'enfant à ouvrir l’armoire et le coquillage pour la contempler.

Exercice neuvième
Hô Chi Minh ville : de la nuit à l'aube

Sur le lit voisin, je ne parvins pas à m'endormir cette nuit-là. J’écoutais le ronronnement des pales du ventilateur, je regardais la toile de la moustiquaire se gonfler à intervalles réguliers comme le poumon d'un plongeur qui s'apprête à descendre dans les grandes profondeurs. Et avec lui, je descendais, je descendais, mais je ne cédais pas au sommeil. Je m’enfonçais lentement, toujours plus avant dans ce puits vertical que creuse la trahison d'un homme aimé. La chaleur lourde de cette nuit à l'autre bout du monde ressurgirait parfois dans ma mémoire des années plus tard, par bouffées. A l'aube, j’entendis distinctement le bruit des pas sur l'asphalte des marchands de soupe ambulants. Je l'entendis avec une netteté vraiment troublante, et cette netteté à elle seule me permit de mesurer l'intensité des dernières pluies de la nuit. Les marchands cognaient l'un contre l'autre des morceaux de bois et ce son clair et rythmé portait très loin dans la ville. Au tremblement de leur voix, à la fois insistante et prudente, on devinait sans peine autour d'eux l'ombre pesante des grands immeubles en construction, la froideur du béton et les angles plus aigus de la ferraille que l'on y avait incorporée, les petits amas d'ordure de plus en plus denses à l'approche du marché puis, étrangement mêlée à ces épluchures, la tache plus sombre des corps d'enfants endormis. Dans cette ville, les trottoirs ne sont jamais déserts et ses habitants varient selon l'heure du jour ou de la nuit. Au milieu de cette faune particulière, se promener n'était pas sans danger dans la mesure où prendre du plaisir à rentrer chez soi en marchant, plutôt qu'en prenant un taxi, est une idée qui ne peut venir qu'aux riches étrangers. De cette règle implacable les marchands ambulants étaient la seule exception, sur un continent où il est parfaitement admis que l'on puisse avoir envie de manger à tout moment, comme si l'appétit était la seule religion dont l'exercice, contrairement à l'amour ou à la prière, ne pouvait souffrir aucun délai. Dans ce pays par ailleurs tellement plus sévère sur d'autres points, ce fait me donnait beaucoup à penser. Mais au milieu de ces considérations, comme poussées par le vent du ventilateur, d'autres images me revenaient de ma vie d'ailleurs, semblables à des vagues frangées d'une écume toujours plus amère. Alors il me venait l'envie d'appeler quelqu'un, mais il n'y avait dans la maison personne à qui je pouvais me confier. Je souffrais de quelque chose d'inconcevable dans cette ville et je le savais. Je souffrais de jalousie. Je voyais se pencher sans cesse au-dessus de moi le visage courroucé ou ironique de femmes étrangères mais elles se détachaient sur le fond de cette nuit d'insomnie comme une floraison impossible, une végétation malade. J’écoutai le souffle régulier des membres de ma famille. Chacune de ces femmes était un petit miracle d'équilibre entre l'ancien et le nouveau monde. Chaque fois que j’évoquais l'une d'entre elles, j’avais l'impression de devoir tirer tout un univers de l'ombre, tous ces univers formant autant de roues acérées dont j’essayais de préserver ma fierté. En même temps, je ne savais au juste ce que je devais associer à ce mot sinon qu'il est cher à ma mère, à mes tantes, à toutes les femmes qui m'ont élevée et qui dormaient maintenant autour de moi comme autant de muettes sentinelles. Elles m’avaient d'ailleurs expliqué à maintes reprises, fortes des conclusions d'une science matrimoniale péniblement accumulée avec les siècles, qu'on ne tient un homme que par ses pulsions venues d'abord de l'estomac, puis du sexe. Cette proximité de la cuisine et de l'alcôve avait failli me dégoûter à jamais des plaisirs charnels. Cependant, comme cet homme ne m’avait pas permis, lors de notre première rencontre, de l’aider à débarrasser la table, je me crus autorisée à en tomber aussitôt amoureuse. A ce détail près que ce geste ne reposait pas, comme je le croyais, sur des convictions solidement établies d'égalité entre l'homme et la femme, mais sur l'impatience toute naturelle d'en venir plus vite au fait. Les années qui suivirent me démontrèrent ainsi à quel point je m’étais fourvoyée. La simple énumération de mes rivales aurait dû me mettre la puce à l'oreille. Issues comme moi du côté exotique de la planète, elles avaient adopté des professions en rupture avec leur milieu d'origine mais qui ne leur permettaient pas pour autant de gagner correctement leur vie. Libres en apparence de mener leur vie au gré de leur fantaisie, elles restaient en réalité prisonnières de l'adage traditionnel selon lequel le premier talent d'une femme est de savoir s'attacher un homme suffisamment riche pour l'entretenir.

A l'aube, j’entendis ma grand-mère remuer sur le lit voisin. Une lueur rougeoyante se glissa entre les barreaux de la fenêtre, éclairant les moustiquaires. La vieille femme frotta sa bosse endolorie puis ses seins, et se massa patiemment le visage. Debout à côté du lit, elle exécuta ensuite différents exercices d’assouplissement, ses bras dessinant au-dessus de sa tête des cercles paisibles. Dans la pénombre, on pouvait apercevoir auprès d'elle quelques livres : Les Misérables de Victor Hugo, un recueil de poésies de Verlaine, des classiques chinois. Des peluches, un peu de monnaie, des photos de ses petits-enfants, une photo d'elle à vingt ans. Autour de son lit, les vêtements et les cartons s'accumulaient dans un désordre total. Quelques rayons éclairaient ce désastre qui ne respecte aucune règle esthétique connue de ce monde. Cachée par la moustiquaire, allongée sur le lit voisin, je regardais en secret le soleil se lever au-dessus de la ville dont le grondement s'amplifia avec le jour. Le ciel se colora d'un rouge violent au-dessus des immeubles de béton noir. Les camions firent trembler le pont tout proche. Profitant de la fraîcheur du matin, les habitants du quartier se pressaient déjà dans la rue. Certains promenaient leur chien, d'autres jouaient au badminton. Des enfants couraient sur l'herbe rase. A l'ombre d'un gros arbre noueux, les vieux faisaient du tai-chi. Autour d'eux, la frénésie du monde moderne grandit. La circulation devint plus dense. Les marchands de soupe ambulants rentrèrent chez eux. Le flot des bicyclettes s'épaissit tandis que l'espace lentement s'éclairait. Dans la chambre silencieuse, ma grand-mère faisait les mêmes gestes que les vieux que l'on apercevait six étages plus bas dans la rue, au bord du canal artificiel, dans la lueur incertaine d'un jour qui n'avait encore que cinq heures au compteur : elle semblait entretenir un dialogue secret avec elle-même.

Ma grand-mère alla alors réveiller, en la houspillant un peu, la petite servante de la famille couchée dans la pièce voisine. Elles firent bouillir de l’eau pour le thé du matin. Puis l’enfant commença à balayer les parties communes tandis que ma grand-mère se lançait dans le repassage des vêtements de toute la famille. Vaincue, je finis par me lever moi aussi et saisissant mon appareil-photo, je pris sous leurs yeux étonnés quelques clichés de la rue. Mes cousines, ma tante et mon oncle dormaient encore. Le silence régnait dans la maison. A la lueur du flash, les feuilles vertes des plantes fixées au balcon grillagé ressortirent nettement sur le ciel encore sombre. Je suis revenue ici toutes les quatre années de ma vie pour ranimer la moitié oubliée de mon âme et en abandonner l’autre moitié de l’autre côté du monde. Je me penchai dehors pour mieux distinguer, aligné le long du canal artificiel, le tout nouveau quartier résidentiel construit par la municipalité. Je regardai longuement cette étendue liquide dessinée au cordeau, bordée sur ses deux rives de poubelles en forme de pingouins. Ma grand-mère avait déjà écrit aux responsables locaux pour leur faire part de son indignation : quelle idée se ferait de nous les étrangers s’ils nous voyaient glisser nos ordures dans le bec d’oiseaux si beaux et si rares ? Au-delà du pont, dominant la foule industrieuse, d’autres immeubles se pressaient, noirs et rongés d’humidité, portant encore les stigmates de la guerre et ceux, plus profonds, de la misère. Par comparaison, les bâtiments dans lesquels venait d’emménager ma famille présentaient tout le confort moderne. Mais conçus selon une conception des rapports entre l’individu et la société dont on ne connaissait pas ici le premier mot, ils contenaient tant bien que mal une vie qui constamment les débordait : les familles s’entassaient, les escaliers n’étaient pas entretenus. Les gens jetaient leurs déchets dans la rue. Le chaos que patiemment le pouvoir politique avait tenté de repousser hors de la ville reprenait ici ses droits. Au-delà du pont, c’était la ville d’hier. Je me trouvais dans la ville de demain. Cela méritait bien quelques photographies. A la poursuite du même rêve, des millions de personnes se bousculaient dans les artères de cette ville dont elle n’aimait que les arbres, surtout ceux qui se dressent comme des femmes à la chevelure lascive sur la grande avenue qui descend au fleuve. Arbres pleins de douceur qui tracent dans l’espace chargé de poussière les figures d’une splendeur oubliée. Arbres pleins de majesté, mêlant l’ombre et la lumière. Ils ont vu défiler sous leurs bannières tant d’atrocités.

C’est le dernier souvenir heureux que je conserve de sa grand-mère : à soixante-quinze ans révolus, cédant au caprice de sa petite-fille, elle descendit lentement à pied les six étages. Nous nous sommes rendues toutes les deux au café à sept heures du matin, dans la chaleur montante, pour regarder la foule qui allait et venait. Nous avons joué aux écrivains, aux Parisiennes accoudées à une table en terrasse au bord d’un boulevard St-Germain imaginaire. Ma grand-mère ne verrait jamais le Paris qui avait bercé ses rêves de jeune fille. Dans son cœur, Notre-Dame demeure à jamais l’antre de Quasimodo et de la belle Esméralda, et le café de Flore abrite toujours Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir. Mais un bref instant, la Seine déroula ses eaux noires à leurs pieds. Un pont de pierre s’ébaucha à l’horizon, éclairé en diagonale par un unique rayon de soleil, sur l’ombre imposante du Châtelet. La voix impérieuse, ma grand-mère commanda du café, avec deux sucres et un nuage de lait. Intimidé pour des raisons qu’il ne parvenait pas à élucider, le jeune homme n’osa rien répliquer à la vieille bossue.

Sous le Pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours
Faut-il qu’il m’en souvienne
La joie venait toujours après la peine

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont, je demeure