de Henry de Lumley - Odile Jacob
Cela fait longtemps que je ne cesse de penser à la chaîne ininterrompue de notre filiation humaine, et au fait que le père de l'aïeul de mon père, Homo Sapiens Sapiens comme moi, avait lui-même un aïeul qui était un Homo Sapiens, descendant d'un Homo Erectus, provenant lui même du rut d'un Homo Habilis quelque part sur une terre très différente de la notre, terre encore plus différente de celle son aïeul Australopithecus. Sans parler évidemment du fait que nous descendions tous de primates, issus de petits mammifères, issus de minuscules créatures amphibies, issus d'animalcules marins, issus d'amibes, issus d'algues monocellulaires, issus de petits tas de protéines élémentaires. S'il y a des créationnistes dans l'audience, c'est le moment d'aller vomir, je ne vous retiens pas.

Je trouve dans ce mouvement continu le même vertige que lorsque je contemple les étoiles du ciel, un sentiment d'écrasement et de gratitude mêlés (je ne vais pas pour autant m'épandre en Deo Gratias, mais c'est une autre histoire).

Dans son livre qui conte simplement l'histoire de l'Homme, Henry de Lumley synthétise nos connaissances actuelles pour nous donner à voir comment nous avons été amené progressivement à reconstituer cette filiation et comment nous l'avons déduite de ces fouilles archéologique ramenant à la lumière quelques fragments d'os, vestiges émouvants de nos origines. Il nous donne aussi à voir combien notre histoire s'est accéléré : si l'on ramène les deux millions et demi d'années de l'histoire de l'homme à l'échelle d'une année (en partant de l'Homo habilis), les premiers sapiens n'apparaissent qu'à la mi-décembre, l'homme ne devient cultivateur que le 30 décembre à 17 heures, et invente l'écriture le 31 décembre à 10 heures. Vertige encore.

Henry de Lumley nous montre également comment les espèces humaines ont coexisté, et propose des pistes pour imaginer comment notre espèce s'est transformée, et comment elle se transformera encore. Ou mourra, bien sûr, si nous continuons à dévaster notre habitat comme nous sommes en train de le faire. Mais cela n'est pas dans le livre, qui garde une scientifique neutralité de ton : il s'agit d'explorer notre humanité, pas de la juger. Ce doit être le vertige qui me fait regretter qu'une telle histoire doive bientôt s'achever aussi misérablement : de la riche boue primitive de nos origines à la boue finale de nos déjections toxiques.