Le réveil a sonné à 18:30HT comme tous les jours. J’ai ouvert les yeux et la lueur du plafond synthétique a gagné en intensité pendant que je me redressais. Je me suis douché en vitesse dans la cabine translucide qui occupe presque un quart de ma chambre et j’ai passé ma combinaison de veille. J’ai rejoint les autres dans l’espace à vivre n°2 où nous prenons les petits-déjeuners. Je n’ai pas ouvert la bouche avant ma deuxième tasse de café.

- Quel secteur aujourd’hui ?
- 13-A, Vallées Marines. La zone est une des premières à avoir donné des filaments. On va passer dans les fosses cette fois-ci pour la mission préparatoire.

Simon est toujours précis, même au réveil. C’est le seul de la base à paraître un peu frais, même après treize mois de stationnement sur Mars. Il est en charge de la planification des missions. Nous ouvrons les pistes pour les équipes de récolte. Eux ne vivent pas sur la planète, ils viennent nettoyer la zone que nous désignons et repartent en moins de soixante-douze heures. C’est pour l’instant la meilleure technique d’extraction mise au point : on cible, on balance un missile et on aspire les filaments sans même toucher le sol de la planète. Leurs vaisseaux ressemblent à des méduses gigantesques venues explorer les grands fonds à des millions de kilomètres du plus proche océan. Nous les regardons aspirer la poussière de Mars après nos missions en rentrant à la base, comme nous regardons Terre briller de son éclat blanc et fixe au milieu des étoiles, quand le soleil n’éteint pas le ciel d’un brasier phosphorescent.

Nous sommes allés nous préparer dans les sas. Simon et Matthieu ont programmé le module de déplacement qui nous dépose dans notre secteur et ont chargé les réservoirs sur le véhicule. Samuel et moi avons enfilé nos combinaisons de recherche, une bonne demi-heure à se contorsionner pour se glisser dans un sarcophage autonome capable de résister aux conditions de pression et de température à la surface de Mars. Seuls les hommes peuvent déceler les filaments, c’est un boulot qu’on ne peut confier aux machines parce que l’aurouge vous change, c’est comme ça qu’on le trouve. L’aurouge est ce qui change les hommes.


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Tout a commencé quand les premières sondes rapportèrent sur Terre-Mère des échantillons de sol martien prélevés sur la Plaine Sinaï, au sud des Premières Régions. L’analyse des échantillons n’apporta rien de décisif aux connaissances de la géologie martienne mais les quelques filaments présents par chance dans la capsule changèrent bien des choses. A commencer par ceux qui les découvrirent et qui virent de leurs yeux nus le mystère de l’aurouge. Quand les hommes virent ce que l’aurouge avait changé, l’exploitation systématique du sol martien fut mise en place. Les filaments changent les distances et les vitesses, certains disent qu’ils changent l’espace et le temps. D’autres pensent que l’aurouge change les hommes de telle manière que les distances, les vitesses, l’espace et le temps n’ont plus vraiment d’importance. Quelques-uns disent que c’est nous qui avons changé.

Le véhicule est rudimentaire, une simple plateforme sur chenilles, recouverte d’un auvent en fibre métallique. Il avance vite sur les pistes tracées par les rouleaux compresseurs des missions précédentes et se débrouille pas mal sur le chaos des sols non préparés. Nous n’avons pas besoin d’outils ou d’équipements particuliers, mis à part des réserves d’air, seuls les hommes peuvent trouver l’aurouge. Nous sommes partis à 21HT en quittant Simon et Matthieu : nul besoin d’un conducteur sur la plateforme, le trajet est programmé et en cas d’imprévu, ils interviennent directement du centre de commande. Samuel et moi n’avions qu’à profiter du voyage à travers les plaines de Mars jusqu’à destination, engoncés dans nos combinaisons de recherche, sanglés à l’arrière du véhicule. Les procédures de départ sont automatisées.

Dans le ciel brillait Terre.


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Je regardais Mars, les longues plaines de caillasse noire sur poussière rouge, le noir du ciel, les reflets des projecteurs du module sur le casque vitré de Samuel, les montagnes sur lesquelles nous nous dirigions et je pensais à l’aurouge qui rendait tout possible. Il existe sur Terre une presque mythologie des chercheurs d’aurouge, comme un nouveau Far West farci d’or en pépites grosses comme le poing. Il paraît que les volontaires sont nombreux mais l’exploitation est réduite à son minimum : les hommes ont déjà plus d’aurouge que nécessaire et si nous continuons à fracasser les sols de Mars et à téter cette terre pour en aspirer les filaments, c’est plus pour continuer à explorer les filons que par peur d'en manquer.

- Combien de temps encore ?
- Moins d’une heure. Dans deux heures, nous serons dans les fosses.

Samuel est le moins bavard de l’équipe. Il est arrivé il y a trois mois après que Luc ait laissé passer un réservoir vide pendant un inventaire. Ce style d’erreur vous ramène directement sur Terre. Matthieu m’a raconté que Samuel avait vu l’aurouge de ses yeux nus. Je ne crois pas qu’un exposé puisse revenir sur Mars, on ne sait pas très bien ce qui arrive à ceux qui voient puisqu’ils ne le disent jamais et qu’ils ne paraissent pas changer, mais je sais, pour avoir tenu dans ma main protégée par la combinaison de recherche une roche couverte de filaments et l’avoir examinée de mes yeux cachés par mon casque vitré, que l’aurouge doit t’ouvrir le crâne. Pour ça aussi il y a une mythologie sur Terre.


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Nous sommes descendus dans les fosses. Les combinaisons de recherche sont énormes mais génèrent un champ gravitationnel qui facilite les déplacements. Nous avons descendu les parois avec aisance, nous disposons également de propulseurs capables de rattraper toute erreur. Au fond, pas d’aurouge à fleur de roche, c’est de plus en plus rare, mais les falaises s’ouvrent par endroit sur d’immenses cavernes. Samuel reste en retrait, je suis pionnier sur cette exploration, il reste à découvert pour assurer la liaison et les possibilités de retrait en cas de problème. La voûte sous laquelle je m’avance a quinze mètres de hauteur. Je découvre une salle à la lumière des projecteurs qui équipent ma combinaison. Je commence à sentir l’aurouge au fur et à mesure que je m’enfonce dans la caverne. Samuel s’est tu, il ne relaie plus les données géographiques que Simon et Matthieu envoient en continu de la base. Je marche sans difficulté. Je n’ai plus conscience du temps ni de l’endroit où je me trouve. L’aurouge m’appelle et j’ouvre les yeux pour le distinguer dans les faisceaux lumineux. Je chemine au cœur de Mars parmi les filaments premiers. C’est alors que je vois de mes yeux nus.


Le Grand Dieu Martien


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J’ai vu le mystère de l’aurouge de mes yeux nus. Je reste assis dans le module qui me ramène à la base. Les méduses stellaires vont venir téter le sol de Mars et aspirer les filaments dans la poussière des explosions. Nous avons à peine échangé un regard avec Samuel. Nous savons tous les deux et tandis que, loin derrière moi, le premier missile fracasse la paroi de roche rouge, je lève les yeux vers le ciel noir de Mars prêt à basculer dans l’aube.

Dans la nuit brille Terre d’un éclat fixe et blanc. Et les filaments d’aurouge semblent relier les étoiles avant que le soleil n’éteigne le ciel d’un brasier phosphorescent, pareil à la colère du Grand Dieu Martien.