Je dissèque les mots, et ce que je réalise, astre mis à part, est aussi insoutenable que ce que j’en ressens.

Satelliser : Mettre un objet en orbite autour d’un astre.
Satellite : nom commun : Engin placé autour de la Terre ou d’un astre quelconque. Astre en orbite autour (d'une étoile ou d'une planète).

J’ai tout mis à distance de moi-même et ce faisant, j’ai mis de la distance tout court. Les autres, ceux qui ne sont nullement des astres ou bien qui ne dégagent rien dans ma stratosphère, ne serait-ce qu’un timide et léger hâle de brillance, restent à tout jamais en état d’orbite autour de moi. Donc ils sont pour moi des satellites, c’est pourquoi j’ai décidé de les satelliser. Pour certains d’ores et déjà c’est « via Mars ».

A distance. Dans le lointain. Sur une trajectoire inéluctable.

Mais le plus cruel est le terme objet, ce terme qui dépouille l’être de son âme. Je me suis mise à vérifier la signification de ce mot que j’emploie désormais pour parler de mes rapports aux autres, ou plus exactement pour faire comprendre ce que je peux leur offrir, provoquer et recevoir au retour : un tour de planète ou rien du tout. Plus jamais d’ablations.

J’emploie toujours les mots à dessein alors que celui-ci je viens de l’introduire dans mon nouvel espace.
En mettant en orbite tout genre d’absurdes mésententes vis-à-vis de moi-même j’ai réussi enfin à mettre les pieds sur terre.
Le métamorphisme a opéré.
Les univers étouffants, les sentiments poisseux, l’attitude niaise d’un moi égaré de soi ainsi que tous ceux qui n’étaient que des engins inutiles, je les ai satellisés.
Il ne reste plus d’entités anosmiques ni atteintes d’agueusie dans mes rayons cosmiques : satellisées elles aussi.

C'est comme un deuil sans mort, absurde, mais sans souffrance inutile. Ces supplémentaires ignominies que je m’étais infligées moi-même par négligence resteront d’elles-mêmes en orbite, à tout jamais.

J’ai demandé aux Hauts Commandements une nouvelle mission. Histoire d’accélérer certains événements mis en hibernation. Besoin d’action et de démarches subtiles afin de poursuivre les engagements opérés.
Ils m’ont octroyé un ordre de mission ainsi qu’un vaisseau. Il s’agit d’atteindre la surface de Mars car c’est la seule planète à notre portée en cas de déchéance terrestre où nous pourrons planter ces satellites.
Je viens de choisir les membres de l’équipage. A présent je me sens capable de capter, d’écouter, et d’absorber sans aucune intrusion émotionnelle.
Nous voici, en phase d’observation et d’exploration. On va naviguer ensemble dans cette nébuleuse.

Je me découvre capable de pénétrer dans cette planète et de mener à terme la tâche assignée.

Je viens de rallumer le vaisseau, de tamiser mes besoins lumineux, en me disant que le coeur se regonfle toujours, qu'il suffit juste de respirer à fond. J’y suis. Plus d’interférences. Cet organe se reconstruit seul, face à tout cet oxygène.
Les images fugitives glissent vers la fin d’un souvenir et je les disperse dans la poussière galactique.
Celui qui se cachait derrière le Maître-Mot des non-dits, dans mes isotopes, restera à tout jamais dans le Côté Obscur, dans les ténèbres insaisissables perpétrées dans ce néant.
La noircissure étoilée de l’espace parsemée dans le firmament s’esquisse sous une éclipse lunaire chauffée à blanc grandissant mon atmosphère brûlante de repères inébranlables.

La sensibilité et l’érotisme se profilent de nouveau dans ce corps qui est le mien jusqu’aujourd’hui en état de gravitation.
Je poursuis ce voyage intersidéral tout en rédigeant ce carnet de bord.
Je suis parvenue à capturer des spécimens qui pouvaient tout d’eux. Des cerveaux : de l’intellect à l’état pur.
Je compte ramener ces créatures pensantes qui se sont engendrées dans leur propre volonté, sans le moindre doute, sans le moindre sentiment, sans âme.
Ces êtres représentatifs d’une espèce pas si rare mais encore en voie d’étude ne nous dévoilent rien du tout. Leur mystère habite dans une métaphore vitale dont le sens nous échappe encore.
Un voile d’incandescences sordides nappe néanmoins une analyse à ce stade, puisque leurs cerveaux, quoique décortiqués, offrent encore de la résistance, convaincus de détenir la Vérité.
Ce sont des spécimens à part. Ils sont formatés pour avoir la science infuse. Ils détiennent toute information comme synonyme de certitude opérable.

On est tous certains, après délibération, mes lieutenants, mes chercheurs et moi-même, que nous devons nous prononcer sur le sujet et le cas extrême, désobéir aux ordres.
Les ramener ou les laisser en état satellitaire ?

Avant de prendre n’importe quelle décision je dois d’abord me ressourcer et y réfléchir. Je délègue mes responsabilités pendant ce temps de répit nécessaire.
Mes compagnons de voyage veillent sur moi. On me nourrira par intraveineuse. Je récupère dans mon sommeil, cependant. Le voyage poursuit le parcours annoncé dans le tableau de bord. Le pilote automatique s’occupe de notre destinée suivant les annotations de notre feuille de route.

Mardi, 17 Janvier 2009. Je viens de reprendre les commandes. Suis descendue les maréchaux aux cratères à la recherche d’une solution juste. Ma décision est prise et d’autant plus formelle.
Heureusement on n’a pas heurté des météorites. Aucune intrusion à constater avant d’atteindre l’objectif.
On est tout près de Mars.

Je remercie l’équipage de tant de considérations à mon égard en ce moment. Je n’étais pas à la hauteur d’un pilotage, mais ils m’ont secondé et couvert jusqu’à la dernière minute. On n’était pas nombreux, c’est vrai, mais souvent l’essentiel suffit dans ce genre d’aventures.
Je les réunis vers 5h. L’Assemblée est au complet. Je leur annonce que j’assume toute responsabilité, mais que je ne ferai pas de marche arrière.
Ces spécimens seront satellisés. Ils resteront en orbite. Impossible de déterminer la contamination et l’extinction massive qu’ils pourraient engendrer sur Terre. Il faut les satelliser.
Les regards hagards de tous les membres de l’équipage se rident sur moi. Leur silence se confond dans cette éternité intersidérale.
La séance est levée.
J’ouvre les portes arrière du vaisseau et donne l’ordre d’éjecter ces créatures.
Je les vois se disperser dans le Cosmos, je les vois déjà à l’assaut des nouveaux chondrites.
Leur ellipse de chute ne me concerne plus.

Il est temps de rentrer. Le chemin de retour est déjà programmé.

Mars, deviendra après cette aventure, elle aussi, un souvenir et l’une de ces planètes guerrières que je ne souhaite plus combattre. Elle n’est plus, en ce qui me concerne, une planète. Je viens de la satelliser, elle aussi.
Plus de batailles ni de conquêtes.

Mission accomplie.


Mars, le vendredi 13 mars 2009.

Rapport du Commandant Terreva.