Je n’étonnerai personne en affirmant que la technologie est au coeur d’un bon vieux débat sur les thèmes “Les ordinateurs vont remplacer les hommes et se rebeller” jusqu’à “Tout ceci dans votre boîte crânienne me semble bien superflu, asseyez-vous sur ce fauteuil, je vais vous simplifier la vie en vous transformant en distributeur automatique de billets de banque”.

KaFkaïens veut y voir clair, je vais faire ce que je peux. Au cours des grèves de décembre 1995, j’ai ramassé dans la rue un tract de la CGT sobrement libellé “Les robots nous remplacent, ils doivent payer la sécu”. Pourquoi les revendications les plus diverses se focalisent-elles sur les éléments techniques de l’environnement du travailleur ? Qu’est-ce qui existe au-delà de la machine même qui l’entoure de mystère et de pouvoir ? Et d’abord : qu’est-ce qu’une machine ? C’est un artefact autonome dans la réalisation d’un programme (au sens large de : moyens + fins) et qui, par la mise en oeuvre d’un processus mécanique ou électronique, réalise un certain nombre d’opérations. C’est donc l’outil en tant que tel, l’expression directe de la technique et du génie humain appliqué. C’est le prolongement pensé de la main et, par là, la machine constitue le surnaturel dans toute sa réalité. Pourtant l’analogie primitive (bien que renouvelée récemment par les réseaux de simulations de neurones ) entre organique et mécanique (ou électronique, mais je le répéterai pas à chaque fois) inscrit la machine dans la continuité du corps humain. Et cette extension produit une confusion où prend racine la mystique de la machine et la peur d’une machination, que révèlent la littérature et le cinéma. Dans la première partie de cet article, nous analyserons comment la machine s’est conformée afin de devenir partie intégrante de notre corps social. De la maîtrise de la technologie comme enjeu de pouvoir à l’angoisse d’un anthropomorphisme appliqué à l’artificiel, il nous faut détailler toutes les ramifications du problème.

C’est de l’observation du corps que découle l’idée de mécanisme. On peut ainsi reproduire le mouvement et cela procède d’une conception dualiste de l’âme et du corps. Dans la pensée occidentale jusqu’à Descartes exclu, l’âme n'est ainsi qu’un “pilote dans son navire”, un apprenti-technicien qui contrôle sa mécanique. L’essai de La Mettrie Les animaux plus que machines (1750) illustre bien cette pensée : les animaux n’ont pas d’âme, ce ne sont que des machines autonomes. Il en va de même du corps humain. Là est l’origine de l'analogie entre l’organique et le mécanique, dans la reproduction du mouvement fonctionnel. Le rôle de l’inventeur est avant tout celui de l’observateur. Ici naît une montée en puissance continue de l’équipement technique, une dynamique à long terme qui est celle de l’appropriation du monde. Nous sommes ainsi homo faber (Henri Bergson). Le principe de substitution, d’économie des efforts, qui gouverne le développement de la technique débouche sur une conception de la machine en tant que pilier de la société des loisirs. L’homme libéré des contraintes du travail manuel peut utiliser son temps aux fonctions les plus hautes de l’esprit ou simplement à son bon plaisir. Mais cette substitution, qui se généralise au long du XIXème siècle, conduit d’une part à une dévalorisation et à une condamnation du travail manuel d’exécution et, d’autre part, à l’apparition d’outils de plus en plus complexes dont l’utilisation pour des tâches de plus en plus variées nécessite un savoir-faire véritable et diversifié.

Parce qu'elle participe à l'organisation de la société, la machine en bouleverse l'architecture : la nécessaire acquisition d'un savoir-faire technique modifie la structure des micro-pouvoirs (en gros, chez Michel Foucault, l'espace social où l'individu possède les ressources et maîtrises lui permettant de le personnaliser). Pour être plus clair, on peut citer l'éternelle analyse de Michel Crozier, Le phénomène bureaucratique (1963). Ce travail sociologique détaille les rapports de pouvoirs hiérarchiques au sein d'une entreprise - en l'occurrence un atelier de machine-outils - et souligne que la capacité à appréhender l'objet technique confère aux individus un statut an-hiérarchique, une autonomie dans l'exécution du travail ; dans l'exemple de Crozier, les agents chargés de la maintenance (ceux qui savent réparer les machines) peuvent gérer comme bon leur semble un travail que personne n'est en mesure de vérifier. Pour revenir à Michel Foucault, il semble que la mise en place d'une nouvelle structure de pouvoir autour de la machine opère une modification de la répartition des zones de décisions dans la société même : c'est l'émergence de la technocratie. Quand la SNCF a mis en place le système Socrate, quiconque avait les connaissances de base en informatique pouvait l'utiliser avec une facilité déconcertante. Après avoir fait la queue pendant des heures derrière des personnes incapables de prendre un simple billet, on s'aperçoit que la mise en oeuvre d'un savoir-faire, aussi minime soit-il, provoque toujours une frange d'exclusion (alors quand c'est le Président de la République - J-a-c-q-u-e-s C-h-i-r-a-c - qui demande lors d'une démonstration informatique à la Bibliothèque de France : "La souris, c'est quoi ?" , on se dit que la pédagogie a encore de beaux jours devant elle). Il ne s'agit pas ici de dire : "Les choses vont trop vite", mais plutôt de souligner que la technique est devenue un véritable enjeu de pouvoir depuis l'invention de la roue, et c'est pas moi qui le dit, c'est Hegel, qui souligne que si l'acte de travail est celui par lequel l'homme, en extériorisant son intériorité, en modifiant par sa volonté son environnement, devient homme, la dépossession de cet acte de production (et on a compris que sont produits et le résultat et le travailleur) équivaut à une dépossession de l'acte d'exister, si l'on considère qu'exister est se donner la preuve que l'on existe. Et qui c'est qu'on trouve là ? Marx, bien sûr. Le travailleur dépossédé de son cadre de travail ne se rend plus compte qu'il est l'origine de la production : c'est l'aliénation (enfin, un de ses niveaux). Revoyez Les temps modernes et vous verrez que sous la comédie, c'est peut-être le plus grand des désarrois : celui de n'avoir rien à faire. Car, comme le disait joliment Marx, "le travail sert à faire revenir les choses d'entre les morts". Voyez aussi les révoltes du "ludisme" en Grande-Bretagne au XIXème siècle. La peur de se voir replacée par des machines ne date pas d'hier. "Cassons les machines !". C'est la peur d'une réalité que j'appellerai clinique parce que le terme fait très joli.

En même temps que les tentatives timides de rejet des machines par les ouvriers, les techniciens commencent de plus en plus à identifier l'homme à son outil. Chez Ford, Taylor chronomètre les ouvriers et détermine les agencements gestuels les plus efficaces. On cherche à faire, sur le modèle de la machine insensible et méprisable, une automatisation à outrance de l'ouvrier. L'Homme-Machine, le rêve de tous les patrons avant de devenir celui d'Hitler, de Mussolini, de Staline et de notre rédacteur en chef. Le totalitarisme se nourrit d'automatisme : et que je lève le bras en braillant "Heil Hitler", et que je ricane sournoisement quand passe l'immigré local, et que je claironne à tout va "La France aux Français"... "Mais, me direz-vous, mon PC n'est pour rien dans tout ça !" Certes... Regardez-le bien avec ses petites connexions sournoises, ses fichiers chafouins et son air de ne pas y toucher : qui est derrière la machine ? En gros, qu'est-ce qui fait peur à l'Homo-Faber ? Et si Prométhée - le premier technicien - avait été un salaud de première ?

Tandis qu'on veut calquer l'homme sur la si docile machine (les sciences cognitives n'en sont que la dernière évolution ; cette réduction de l'humain à ce qui est physiologiquement repérable et cliniquement reproductible, cette ambiguïté entre le sexuel et l'amour, le langage et la poésie est une véritable mise entre parenthèses de la dimension surnaturelle de notre humanité - la Culture -, mais nous en parlerons bientôt), la machine s'est elle aussi humanisée. La confusion devient gênante : faut-il classer les logiciels dans la hiérarchie des joueurs d'échecs ? Pourquoi des spectateurs de Jurassic Park ont-ils demandé des oeufs de dinosaure dans des animaleries ? Et la bonne vieille peur de la machine autonome, intelligente, débarrassée de nos défauts, du Terminator, en somme, ressurgit. Mais ne nous leurrons pas, les machines n'y sont pour rien. Tout le problème réside dans l'accès à la technique, qui donne ce sentiment de supériorité, d'intelligence décrit dans La tribu informatique (1990) de Philippe Breton. La technocratie repose sur des niveaux de pouvoir dont les paliers peuvent être facilement bloqués. Ceux qui restent dans le coup participent à cette notion de progrès. Les autres ont peur d'une complexité qui leur échappe ou font mine de mépriser les développements de notre culture. Et c'est ce que sous-tend la MACHINATION, la peur de la perte de contrôle de notre sphère privée au profit des gens qui savent mieux que nous ce qui est bien pour nous.

En conclusion, il y a la peur d'une majorité face à la technique (d'Internet à la génétique agro-alimentaire), cette impression de ne plus maîtriser les développements de la technique. Pourtant, ce sont toujours les hommes qui sont à la source de ce progrès. Les vrais problèmes sont humains : qui détient le pouvoir ? Que veut-il en faire ? Veut-il le travailleur idéal, l'homme-machine ? Nous assistons à une désensibilisation du monde qui influe sur notre comportement en le rendant de plus en plus machinal. Alors puisque tout a déjà été dit dans Métropolis de Fritz Lang en 1927, laissons-lui le mot de la fin en espérant qu'entre le cerveau et la main, il y ait le coeur.

A suivre...