De plus en plus de personnalités "intelligentes", et même des scientifiques comme Jean-Gabriel Ganascia, l'affirment : "La disjonction entre littéraires et scientifiques ne doit plus être exclusive !" (Jean-Gabriel Ganascia, L'intelligence artificielle).

Des "scientifiques" qui aiment réellement la littérature, des "littéraires" qui apprécient réellement les sciences, ça existe, j'en ai rencontré. Je pense notamment à André Zysberg, historien, qui fut directeur informatique de la BNF, à plusieurs membres de la rédaction de ce magazine, à toi peut-être qui lis ces lignes...

Alors pourquoi conserver la distinction entre les "scientifiques" et les "littéraires" ? Si ces mots sont ici entre guillemets, c'est parce que je les utilise comme des mots étrangers. Je ne comprends pas cette scission, mais j'utilise pour en parler ces mots que les tenants de la spécialisation ont détournés de leur sens. Un scientifique (sans guillemets), c'est quelqu'un qui étudie les sciences. Un "scientifique", c'est quelqu'un qui, excellent en sciences, ne sait faire que ça. Pour les "littéraires", c'est pire ! A force de nous rebattre les oreilles avec la suprématie des maths, les "littéraires" sont assimilés à ceux qui n'ont pas réussi à faire des maths. C'est bon... Arrêtons les conneries. Tout cela n'est déjà plus vrai. Pourquoi réduire les individus à un seul trait de leur personnalité ou de leurs connaissances ?

Il y a sur terre des personnes qui se sentent plus attirées par le raisonnement déductif (logique), d'autres par le raisonnement inductif (analogique). Pour l'ensemble des individus, aucun de ces penchants ne prédomine sur l'autre. Sans parler de monade leibnizienne, ou de structure fractale, pourquoi ces penchants ne se trouveraient-ils pas dans une même proportion en chacun de nous ? Qui oserait dire que nous n'avons pas tous, en nous, une propension à comprendre les sciences et une faculté à ressentir ? Pourquoi nous obliger à choisir ? Pourquoi un monde bicolore, comme les pixels d'un écran noir et blanc ? Pourquoi, nous les pixels, n'avons-nous pas le droit d'être gris (je ne parle pas d'alcool, entendons-nous bien) ? Pourquoi faire de nous des manchots de la tête ?

Je pourrais développer ces liens entre les "sciences" et la "littérature" avec un joli plan : thèse (ce que les sciences apportent à la littérature), antithèse (ce que la littérature apporte aux sciences), synthèse (vivons tous ensemble, alléluia, youplaboum !). Mais ce serait entériner cette scission que je refuse.

Tout d'abord, sus à la "hobbyisation" de nos penchants naturels à aller voir ailleurs ce qui s'y passe ! Entendez par là que tout ce que nous faisons hors de notre spécialité est un hobby. Je pense ici au prof de lettres qui bidouille son ordinateur, à Einstein qui joue (mal) du violon, aux chercheurs qui lisent René Char. Dans l'imagerie populaire, tous ont un hobby. Non ! Pourquoi le prof de lettres ne prendrait-il pas son pied à comprendre comment marche cette foutue machine ? Pourquoi penser que l'émotion ressentie au moment où l'on comprend la démonstration du théorème de Gödel serait d'essence différente de celle de l'audition de Queen Mary de Purcell ? Pourquoi croire qu'en une même personne un sentiment prédomine et que l'autre n'est que le fruit d'un hobby, donc "à temps partiel", incomplet, superficiel ? "Vous êtes sommé de choisir à quinze ou seize ans, à l'entrée en classe de seconde ou de première. C'est un choix sans appel, surtout si vous êtes considérés comme littéraires" (Jean-Gabriel Ganascia, op. cit.). Ensuite vos autres penchants n'ont plus que le cadre du hobby pour s'exprimer. Ils ne pourront plus jamais être pris au sérieux. Le regard des spécialistes sur un hobby est souvent condescendant, amusé.

Pour nos lecteur arrivistes et calculateurs, passons maintenant au côté pratique de l'esprit généraliste. Pascal Ayoun, responsable de la section culture de l'ENSTA, écrit : "Les sciences humaines présentent la particularité de porter sur des objets dont la constitution est toujours problématique et dont le traitement nécessite un constante confrontation de points de vue" (Revue de l'AGM-ITA, n° 33). Ainsi l'étude des sciences humaines permettrait à des ingénieurs, êtres bornés par définition, de s'ouvrir l'esprit, et donc d'être plus efficaces dans leur travail. Il n'est pas utile de s'étendre sur le plaisir qu'ils peuvent prendre à lire, à visiter des expositions, etc. Ce plaisir qui leur permet de s'écarter de leurs déductions, de prendre du recul. Amis matheux, n'avez-vous jamais trouvé la solution d'un problème longtemps après avoir renoncé, dans la baignoire ou devant un bon film ? Et vous, poètes, écrivains, n'avez-vous jamais ressenti l'intérêt d'une analyse sérieuse, d'un plan, d'un raisonnement ? Il y a donc mille et une raisons pratiques de cultiver cet esprit généraliste. Être mieux à même de comprendre de nouveaux problèmes... Soyez donc généralistes, vous serez plus intelligents, plus sensibles, etc ! Voilà pour les utilitaristes, ceux qui ne font aucun effort gratuitement : ils seront récompensés au centuple (je fais un peu dans le biblique, là...).

Après l'utilitaire, passons maintenant à l'agréable, au fondamental. Car cette envie d'étudier d'autres domaines, de s'ouvrir l'esprit est, j'en suis sûr, fondamentale. Il n'y a qu'à étudier cette définition d'un intellectuel : "Un spécialiste qui devient généraliste" (Apostrophes, 27 septembre 1996). Tous nos penseurs, chercheurs, scientifiques ressentent le besoin d'étudier d'autres disciplines. A partir de leur spécialité obtuse, ils deviennent généralistes, puis "intellectuels". Ce n'est qu'après s'être frottés à des idées qui ne sont pas les leurs a priori qu'ils sont autorisés à donner leur avis. C'est un penchant naturel qui pousse ces hommes à prendre du recul. S'ils sont restés des années, voire des dizaines d'années dans leur spécialité, c'est d'une part par passion, évidemment. Mais c'est aussi parce que notre société ne propose de cadres, d'opportunités que pour les spécialistes. L'esprit généraliste, lui, est "hors cadre". Rien n'est fait pour aider les jeunes à se généraliser, au contraire. Tout les pousse à se spécialiser, à rester bien sagement dans les cases. Il faut un effort de tous les jours pour résister à cette pression sociale qui veut faire de nous des êtres mono-neuronaux. Il faut résister à chaque instant pour ne pas accepter de devenir un spécialiste de son domaine, pour accepter de ne pas être reconnu comme tel. C'est socialement frustrant d'être moyen partout, mais fondamentalement, c'est épanouissant. L'esprit généraliste est un besoin vital, laissons-le vivre !